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III.5. Une mutation théologique en cours

Il doit être clair que les exposés qui suivent s’inspirent de la théologie chrétienne – et même catholique -, et ne constituent, en aucun cas, ne serait-ce qu’une ébauche d’une théologie du dessein divin sur les deux parties du peuple de Dieu, même s’ils dessinent les contours de ce que j’en attends.

L’Église, que la foi chrétienne considère comme issue du flanc transpercé du Christ, et investie par lui de la mission d’étendre au monde entier et à toute créature, le règne de son Père, inauguré au temps de sa vie terrestre par la puissance de l’Esprit Saint, est aussi l’institution qui, au fil des siècles, a revendiqué l’exclusivité de l’achèvement du dessein divin, et refusé obstinément la perspective que le peuple juif ait quelque rôle à y jouer. La majeure partie du présent ouvrage témoigne du dommage qui en est résulté non seulement pour les juifs, mais, comme nous le verrons plus loin, pour les chrétiens eux-mêmes.

III.5.1. Le Nouveau Testament comme preuve du rejet des juifs

Pour les chrétiens, leurs pasteurs et leurs théologiens, il était (et ce l’est encore, pour beaucoup) on ne peut plus clair que le peuple juif avait manqué l’heure de Dieu en ne reconnaissant pas que Jésus de Nazareth était le Messie annoncé par les prophètes. Ils constataient que, non contents de l’avoir traité en imposteur, ses contemporains avaient interprété son supplice et sa mort comme une réprobation, voire une malédiction divines, et l’avaient considéré comme rejeté de Dieu, pour avoir usurpé un rôle messianique qui ne lui était pas dévolu. Relisant le Nouveau Testament à la lumière de ces événements, les chrétiens des premiers siècles, dans leur majorité, puis, plus tard, la chrétienté tout entière, virent la confirmation de cette malédiction dans des passages scripturaires tels que ceux-ci :

« […] cet homme, qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies […] » (Ac 2, 23).

Et encore :

« […] Que son sang soit sur nous et sur nos enfants […] » (Mt 27, 25).

D’autres passages du Nouveau Testament ne sont pas moins négatifs à l’endroit des juifs :

« Que leurs yeux s’enténèbrent pour ne point voir, et fais-leur toujours courber le dos ! » (Rm 11, 10 = Ps 69, 24).

« [ …] ils [les juifs] nous empêchent de prêcher aux païens pour qu’ils soient sauvés, mettant ainsi toujours le comble à leur péché ; et elle est venue sur eux, la colère, pour en finir. » (1 Th 2, 16).

Et surtout :

« […] le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui en porte les fruits. » (Mt 21, 43).

C’est donc avec bonne conscience que les chrétiens, au fil des siècles, ont considéré la condition juive, souvent méprisée, parfois persécutée, et toujours précaire, comme la juste punition des péchés des ancêtres de ce peuple, en raison de « l’énormité de leur crime de déicide » et de leur « entêtement diabolique » à refuser de croire au Christ, malgré le spectacle de « l’Église glorieuse et triomphante », face à l’« l’abaissement et la misérable déchéance de la Synagogue ».

Ces conceptions ont trouvé, même après le Concile, leur expression la plus effrayante dans ces propos d’un savant dominicain dont les travaux font encore autorité. Extraits [1] :

« […] une partie d’Israël, numériquement la plus grande, a refusé le Christ Jésus et sa Bonne Nouvelle, se fermant à sa parole, le faisant mettre à mort, puis repoussant et combattant la prédication de l’Évangile en Palestine et dans le monde gréco-romain. Refus persistant et multiple que le Nouveau Testament affirme et déclare coupable. L’autorité religieuse du peuple juif a assumé la réelle responsabilité de la crucifixion. Israël s’est fermé à la lumière qui lui était offerte et aux élargissements qui lui étaient demandés. Il s’est dérobé devant la mission universelle qui était la sienne, pour s’attacher aux privilèges de son passé comme à des prérogatives permanentes. Cette résistance au plan de Dieu s’est maintenue durant les siècles, jusqu’à notre temps. Cette chute et sa responsabilité sont à situer sur le plan de l’histoire du salut […] le peuple juif comme tel a commis une faute spéciale, correspondant à sa mission spéciale, que le Nouveau Testament enseigne clairement et que la théologie chrétienne ne peut méconnaître. Cette faute peut se comparer, d’une certaine manière, au péché originel : sans engager la respon­sabilité de chaque descendant, elle le fait héri­ter de la banqueroute ancestrale. Tout juif pâtit de la ruine qu’a subie son peuple, lors­qu’il s’est refusé, au moment décisif de son histoire […] [Israël] ne peut plus être dit « le peuple élu », puisque son « élection » précise comme porteur du salut a joué en sa partie fidèle et est passée avec elle dans l’Église. […] Les sources de l’antisémitisme sont multiples et infiniment complexes. La principale réside, à mon avis, dans la destinée même d’Israël, c’est-à-dire dans cette mission qu’il a momentanément manquée et qu’il cherche à retrouver, par des tâtonnements obscurs et douloureux. Tant qu’Israël n’aura pas reconnu son Messie, et repris, grâce à lui, sa vraie place dans le plan du sa­lut, au sein de l’Église, il demeurera in­quiet et inquiétera le monde. »

III.5.2. Le Nouveau Testament comme preuve de la non-révocation de l’Alliance

Ayant lu ce qui précède, on se demandera sans doute comment il se fait qu’au tournant des années 1960, l’attitude chrétienne envers les juifs s’infléchit soudain de manière spectaculaire, au point d’amener un Concile et, plus tard, un pape, à émettre les considérations suivantes (déjà citées), en rupture radicale avec celles du passé, pour ce qui est de la première, révolutionnaire et en contradiction apparente avec l’Épître aux Hébreux (8, 13), pour la seconde :

« […] l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans son ineffable miséricorde, a daigné conclure l’Antique Alliance, et qu’elle se nourrit de l’olivier franc sur lequel sont greffés les rameaux de l’olivier sauvage, que sont les nations (cf. Romains 11, 17-24).  […] Selon saint Paul, les juifs restent très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance (cf. Romains 11, 28-29) […] » (Déclaration conciliaire Nostra Aetate, 4, 1965).

 « […] le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance jamais révoquée par Dieu […] » (Allocution du pape Jean-Paul II, aux dirigeants des communautés juives d’Allemagne, Mayence, 17 novembre 1980) [2].

Outre ces deux textes capitaux, d’autres avaient vu le jour, qui ne manquaient pas d’audace et préfiguraient déjà la déclaration papale de Mayence :

« L’alliance non révoquée. Une compréhension légitime de l’Ancien Testament d’un point de vue qui ne soit pas uniquement christologique. Dans l’Ancien Testament, le Dieu de l’Alliance avec Israël est identique au Dieu qui a fait le ciel et la terre […] Le salut vient des juifs. Dans le contexte de « Nostra Aetate »[…] l’aspect œcuménique du dialogue avec les juifs doit être souligné. Ce que nous avons en commun avec Israël, ce n’est pas seulement le culte du même Dieu de l’Alliance, mais l’acceptation de la révélation de l’Ancien Testament. L’enracinement de la chrétienté dans l’Ancienne Alliance est le lien le plus important ». (Mémorandum du Comité de coordination entre les chrétiens et les juifs, Vienne, 1968) [3].

« Nous croyons fermement que la Nouvelle Alliance dans le Christ n’a pas abrogé les promesses de l’Ancienne, comme l’Apôtre le dit dans le chapitre 11 de sa Lettre aux Romains (en particulier, vv. 1, 26, 28). Tous les autres passages du Nouveau Testament ayant trait aux juifs doivent être interprétés adéquatement, à la lumière de ce texte. En tant que chrétiens, nous n’avons aucun droit de considérer les juifs comme un peuple qui, bien qu’élu à l’origine, a été rejeté par Dieu. » (Déclaration du Synode diocésain de Vienne, 1969) [4].

« Selon la révélation biblique, c’est Dieu lui-même qui a constitué ce peuple, qui l’a éduqué et instruit de ses desseins, scellant avec lui une Alliance éternelle (Gn 17, 7), et faisant reposer sur lui un appel que saint Paul qualifie d’ « irrévocable » (Rm 11, 29) […] Contrairement à ce qu’une exégèse très ancienne mais contestable a soutenu, on ne saurait déduire du Nouveau Testament que le peuple juif a été dépouillé de son élection. L’ensemble de l’Écriture nous incite au contraire à reconnaître, dans le souci de fidélité du peuple juif à la Loi et à l’Alliance, le signe de la fidélité de Dieu à son peuple […] Une catéchèse chrétienne véritable doit affirmer la valeur actuelle de la Bible tout entière. La première Alliance, en effet, n’a pas été rendue caduque par la nouvelle. Elle en est la racine et la source, le fondement et la promesse. S’il est vrai que, pour nous, l’Ancien Testament ne délivre son sens ultime qu’à la lumière du Nouveau Testament, cela même suppose qu’il soit accueilli et reconnu d’abord en lui-même (cf. 2 Tm 3, 16). On n’oubliera pas que, par son obéissance à la Tora et par sa prière, Jésus, homme juif par sa mère, la Vierge Marie, a accompli son ministère au sein du peuple de l’Alliance […] Le peuple juif a été l’objet, comme peuple, d’une « Alliance éternelle » sans laquelle la « nouvelle Alliance » n’aurait elle-même pas d’existence. » (Déclaration du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, France, 1973) [5].


  1. P. Benoît, Exégèse et théologie, vol. III, Cerf, Paris 1968, pp. 420 et 440. Un passage particulièrement sévère de cet ouvrage peut être lu en ligne dans : Le signe de Saül. Actualité de l'avertissement de Paul aux chrétiens de ne pas s'enorgueillir en croyant avoir supplanté les Juifs, p. 35-36. Voir aussi Y. Congar, L'Église catholique devant la question raciale, publication de l'Unesco, Paris, 1953, p. 27.
  2. On peut lire l’intégralité de ce texte, en traduction française, dans mon article intitulé "Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? A propos de la «formule de Mayence»", dans Istina XLI (1996), Paris, p. 353.
  3. Ce document a servi de base à la Déclaration synodale qui suit. Il a été publié dans Christlich-Pädagogisch Blätter, 1968, 2, Vienne. À défaut de l'original, la traduction citée ici a été faite sur la version anglaise qui figure dans Stepping Stones to Further Jewish-Christian Relations. An unabridged collection of Christian Documents, compiled by Helga Croner, A Stimulus Book, London-New York, 1977, pp. 35, 38.
  4. Publié dans "Leben und Wirken der Kirche in Wien", Handbuch der Synode 1969-1971, pp. 235 ss. Cité ici d'après la traduction anglaise qui figure dans Stepping Stones (Op. cit.), p. 47.
  5. Titre complet: L'attitude des chrétiens à l'égard du judaïsme. Orientations pastorales du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, publiées par la Conférence épiscopale française, 16 avril 1973, document reproduit dans Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978 (ci-après : Les églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978, op. cit., § 3, p. 173, 4 b, p. 174, 5 a, p. 175, 6, p. 178. Le document a été mis en ligne sur le site de l'Église catholique de Lyon.

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