="http://www.w3.org/2000/svg" viewBox="0 0 512 512">

III.8. L’abrogation de l’Alliance comme argument pour nier la vocation juive

Contrairement à ce qu’affirme Vanhoye [1], Paul n’« oppose » pas l’Alliance avec Abraham à celle du Sinaï. Ce n’est pas le lieu de procéder à une analyse complète de l’argumentation de Paul sur ce point : elle a déjà été faite, et bien faite, par de nombreux exégètes. Rappelons seulement que ce qui est en cause, dans l’argumentation paulinienne, ce n’est pas l’abolition de quelque Alliance que ce soit. La comparaison établie par l’Apôtre entre les deux « dispositions » – traduction plus générale, mais aussi plus adéquate, du mot grec diathêkê – n’a qu’un seul but : prouver l’infériorité de la Loi par rapport aux Promesses. Le fait que l’Apôtre pose l’Alliance abrahamique en regard de la sinaïtique est incontestablement polémique. Son but est d’établir, contre les « partisans de la Loi », que les Promesses sont l’essentiel et que la Loi n’est qu’une disposition inscrite dans le temps en attendant qu’advienne l’accomplissement parfait des Promesses, que réalise le Christ, selon l’auteur de l’épître. Cette perspective christologique est appuyée par un argument d’antériorité, comme on le trouve en Ga 3, 15-18.29 – passage auquel l’analyse de Vanhoye fait référence [2] ; mais la perspective de Paul est radicalement différente. Pour mieux comprendre il faut relire ce texte important (Ga 15, 13-18.29) :

« Frères, partons du plan humain : un testament, dûment ratifié, qui n’est pourtant que de l’homme, ne s’annule pas ni ne reçoit de modifications. Or, c’est à Abraham que les promesses furent adressées et à sa descendance. L’Écriture ne dit pas : ‘et aux descendants’, comme s’il s’agissait de plusieurs ; elle n’en désigne qu’un : et à ta descendance, c’est-à-dire le Christ. Or, voici ma pensée : un testament déjà établi par Dieu en bonne et due forme, la Loi venue après quatre cent trente ans ne va pas l’infirmer, et ainsi rendre vaine la promesse. Car, si l’on hérite en vertu de la Loi, ce n’est plus en vertu de la promesse : or, c’est par une promesse que Dieu accorda sa faveur à Abraham […] Mais si vous appartenez au Christ, vous êtes donc de la descendance d’Abraham, héritiers selon la promesse. »

La conviction, émise plus haut, que Paul n’avait pas du tout l’intention de déclarer abolie l’Alliance du Sinaï, est confortée par son jeu de mots sur diathêkê = « testament ». En effet, il est notoire que le mot grec diathêkê a les deux acceptions : celle d’ »alliance » et celle de « testament ». D’ailleurs, on trouve le même jeu sur le sens du mot, utilisé dans une perspective sacrificielle, chez l’auteur de l’Épître aux Hébreux, généralement considéré comme un disciple de Paul (He 9, 16-18) :

« Car là où il y a testament, il est nécessaire que la mort du testateur soit constatée. Un testament, en effet, n’est valide qu’à la suite du décès, puisqu’il n’entre jamais en vigueur tant que vit le testateur. De là vient que même la première Alliance n’a pas été inaugurée sans effusion de sang. »

Il semble inutile d’insister sur le caractère rhétorique de cet usage du mot diathêkê. Il prouve que le contexte de l’argumentation paulinienne contre la Loi n’a rien à voir avec quelque négation, et encore moins quelque révocation d’Alliance que ce soit.

Mais le texte le plus frappant et le plus convaincant, en la matière, est Ga 4, 21-31, auquel renvoie Vanhoye lui-même [3], toujours, bien entendu, dans une tout autre perspective. Il paraît utile de citer ce passage in extenso :

« Dites-moi, vous qui voulez vous soumettre à la Loi, n’entendez-vous pas la Loi ? Il est écrit en effet qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre ; mais celui de la servante est né selon la chair, celui de la femme libre en vertu de la promesse. Il y a là une allégorie : ces femmes représentent deux alliances ; la première se rattache au Sinaï et enfante pour la servitude : c’est Agar (car le Sinaï est en Arabie) et elle correspond à la Jérusalem actuelle qui, de fait, est esclave avec ses enfants. Mais la Jérusalem d’en haut est libre, et elle est notre mère ; car il est écrit : Réjouis-toi, stérile qui n’enfantais pas, éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs ; car nombreux sont les enfants de l’abandonnée, plus que les fils de l’épouse. Or, vous, mes frères, à la manière d’Isaac, vous êtes enfants de la promesse. Mais, comme alors l’enfant de la chair persécutait l’enfant de l’esprit, il en est encore ainsi maintenant. Eh bien, que dit l’Écriture : Chasse la servante et son fils, car il ne faut pas que la servante hérite avec le fils de la femme libre. Aussi, mes frères, nous ne sommes pas enfants d’une servante mais de la femme libre. »

Comme le montrent clairement les passages mis en italiques, ce discours est entièrement allégorique, c’est-à-dire qu’il constitue une analogie spirituelle, et même une parabole. Certes, ce constat n’affecte en rien le caractère contraignant de cette prédication apostolique pour la foi chrétienne. Mais ce discours semble constituer une solide preuve supplémentaire de ce qu’aucun écrit du Nouveau Testament n’affirme explicitement que l’Alliance du Sinaï ait été révoquée par Dieu [4]. Si Paul utilise ces textes au profit de sa thèse, c’est en raison de sa polémique avec des chrétiens ou des judéo-chrétiens qui, bien que croyant au Christ, s’obligeaient et obligeaient les autres à observer la Loi à la façon des juifs. Ici, comme en d’autres parties de ses écrits, l’apôtre multiplie analogies, paraboles, métaphores et comparaisons. Bref, en passant d’une idée à une autre et d’une allégorie à une autre, il se comporte plus en prédicateur qu’en docteur.

Aussi est-il surprenant de constater que des exégètes chrétiens et des clercs utilisent des arguments rhétoriques et midrashiques, comme s’il s’agissait d’affirmations apodictiques de portée doctrinale, que l’Église devrait tenir à la lettre, afin d' »enseigner ce qui est conforme à la saine doctrine » (cf. Tt 2, 1).

Il faut cependant rendre justice à Vanhoye de ce que, en bibliste de profession, il nuance correctement ses sévères analyses par les propos suivants [5] :

« Du fait que la lettre aux Galates est un écrit polémique, on est en droit de relativiser certaines de ses affirmations. Paul lui-même procède à cette opération dans sa lettre aux Romains, spécialement en Rm 7, 7-25, où il donne une appréciation très positive de la Loi, reconnaissant qu’en elle-même, elle est « sainte » (7, 12), « spirituelle » (7, 14) et « bonne » (7, 16). Mais il n’en maintient pas moins qu’elle était « impuissante à cause de la chair » (8, 3). »

Malheureusement, si grande est la force de la conviction qu’a Vanhoye de ce que l’abolition de la Loi du Sinaï mène à l’abolition de la première Alliance, qu’il éprouve le besoin d’ajouter, en contradiction avec la « lettre » même du texte de Paul [6] :

« Il ne parle pas d’alliance à son sujet, mais tout son discours tend à montrer que la seule façon d’avoir vraiment une relation d’alliance avec Dieu consiste à accueillir la justification que Dieu donne par la foi au Christ, et non par la Loi du Sinaï (cf. Rm 3, 20-22 ; 4, 14-16 ; 6, 14 ; 7, 6). »

Vanhoye ne mentionne même pas le fait que pour « accueillir la justification que Dieu donne par la foi au Christ », il faut d’abord croire en lui, ce qui n’est pas le cas du juif profondément convaincu de la vérité de la foi reçue de ses ancêtres et à laquelle il adhère de toute son âme. Il conviendrait que les chrétiens tiennent compte de ce que les théologiens appellent « le dictamen de la conscience », qui interdit au croyant d’accorder son adhésion intérieure à ce que sa foi considère comme une apostasie. Ce paramètre s’impose surtout lorsqu’on traite d’un sujet – « interreligieux » par excellence – tel que les relations judéo-chrétiennes, qui constituent précisément l’arrière-plan de la « formule de Mayence ».

Les autres analyses, auxquelles procède Vanhoye, de passages relatifs à la notion d’Alliance, ne l’amènent pas à une appréciation plus positive. Voici un autre exemple frappant, dans le même esprit que le précédent. Il met en lumière l’impact des présupposés théologiques de l’auteur sur ses analyses, même lorsqu’il est évident que les textes qu’il examine ne corroborent nullement ses présupposés. Dans son commentaire des passages anti-Loi de la Lettre aux Galates, le bibliste déclare [7] :

« Maintenant que cette descendance est venue, en la personne du Christ, la disposition du Sinaï a fait son temps (cf. 3, 25 ; 4, 7). Paul ne dit pas explicitement que cette disposition ait été révoquée par Dieu. Il n’emploie pas pour elle, dans ce passage (3, 15 – 4, 7), le nom de diathêkê. Il parle seulement de nomos, « Loi » (9 fois). Mais, étant donné le lien intrinsèque entre « l’alliance » du Sinaï et la Loi, on est amené à conclure que Paul affirme implicitement la fin de « l’alliance » du Sinaï, en tant que fondée sur la Loi. »

Les deux passages mis ici en italiques illustrent la méthode de l’auteur, qui ne craint pas de dire ici une chose et son contraire, et surtout de faire dire à Paul ce que ce dernier ne dit pas.

Voici un autre exemple de cette manière de retourner des textes. Parlant ailleurs du caractère transitoire de la Loi, Vanhoye affirme [8] :

« Les écrits pauliniens distinguent très fortement deux aspects de l’Ancien Testament : son aspect prophétique et son aspect d’institution. Ils attestent la valeur permanente du premier, mais contestent radicalement le second. Selon Paul et selon l’épître aux Hébreux, l’Ancien Testament comme prophétie annonce sa propre fin comme institution[9] »

Répondre en détail à une assertion aussi abrupte nécessiterait de longs développements qui n’ont pas leur place ici. Je me limiterai donc à ce qui constitue un thème classique de la théologie de la « substitution », pour réagir à la note afférente à ce passage, où Vanhoye exprime son désaccord avec l’opinion du théologien Lohfink, favorable, lui, à la formule contestée par Vanhoye [10] :

« Dans son opuscule, déjà cité [footnote]Der niemals gekündigte Bund (op. cit.), pp. 53 et 63. Précisons que Lohfink, exégète lui aussi, arrive à des conclusions très différentes de celles de Vanhoye, et se trouve davantage en lien avec la pensée de Jean-Paul II.[/footnote] […] N. Lohfink n’est pas attentif à cette distinction. Il s’ensuit qu’il tire de certains textes des conclusions contestables, basées sur une équivoque. Il exploite en particulier les expressions de 2 Co 3,14 [footnote] » Jusqu’à ce jour, en effet, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est point retiré, car c’est le Christ qui le fait disparaître. « [/footnote], comme si elles s’appliquaient à une institution existante et non à un texte lu – et compris comme prophétique. Cela le conduit à nier que la « nouvelle alliance » soit réellement nouvelle et à écrire : « Der ‘neue Bund’ ist nicht anderes als der enthüllte, nicht mehr verdeckte ‘alte Bund’ ” [La nouvelle alliance n’est rien d’autre que l’ancienne alliance sans voile et qui n’est plus cachée] (Der niemals gekündigte Bund, p. 53 ; voir aussi p. 63). S’exprimer ainsi, c’est laisser entendre, me semble-t-il, que le « Christ est mort pour rien » (Ga 2, 21) et que son sang, versé pour fonder « la nouvelle alliance » (1 Co 11, 25), n’a pas eu d’efficacité réelle. Tout le contexte antérieur de 2 Co 3, 14 parle en sens contraire (cf. 3, 3.6.7-11). »

Quiconque a lu, sans idée préconçue, l’ouvrage de Lohfink, et plus particulièrement le passage cité par Vanhoye, aura constaté qu’il n’y a pas lieu d’attribuer au théologien allemand une telle lecture, à saveur hérétique, qui consisterait à nier que la « « nouvelle Alliance » fût réellement nouvelle ». Il est difficile de croire que ce soit ce que Vanhoye a voulu dire, et il semble plutôt que ses expressions malheureuses aient dépassé sa pensée.


  1. Salut universel, p. 822 : « Paul oppose en fait deux "Alliances" bibliques, celle de Gn 15 pour Abraham et celle du Sinaï, qui comprend l'obligation d'observer la "Loi" (Ga 3, 17.18; cf. Ex 24, 7-8). »
  2. Salut universel, p. 822.
  3. Salut universel, pp. 822-823.
  4. Je traiterai, plus loin, du cas spécifique d'He 8, 13, que Vanhoye interprète dans une perspective d'abolition (Salut universel, pp. 829 ss.).
  5. Salut universel, p. 823.
  6. Ibid.
  7. Salut universel, p. 822.
  8. Salut universel, p. 819.
  9. Dans une conférence donnée à Paris, le 23 janvier 1995, le cardinal Ratzinger a exprimé une conception qui pourrait être rapprochée de celle de Vanhoye : « L'Alliance mosaïque se range dans l'Alliance abrahamique, la Loi devient un moyen de la promesse. Paul a, de la sorte, relevé deux modes de l'Alliance que nous rencontrons en effet dans l'Ancien Testament : l'Alliance qui est une législation et l'Alliance qui est essentiellement une promesse, don de l'amitié qui est offerte sans conditions.  » Mais la conclusion du prélat est très différente de celle de l'exégète : « Paul, en distinguant l'Alliance abrahamique et l'Alliance mosaïque, a interprété le texte de la Bible de façon tout à fait correcte. Mais, par cette distinction, il a en même temps dépassé la forte opposition de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance et exprimé une unité en tension de toute l'histoire dans laquelle, à travers les Alliances, se réalise l'Alliance unique. Si tel est le cas, on ne peut absolument pas opposer l'un à l'autre l'Ancien et le Nouveau Testaments comme deux religions différentes ; il existe un seul dessein de Dieu vis-à-vis de l'homme, une seule économie historique de Dieu vis-à-vis de l'homme, même si elle s'accomplit à travers des interventions diverses et, en partie également, opposées mais en vérité intimement liées. » Cité d'après La Nouvelle Alliance. Conférence du Cardinal Joseph Ratzinger, dans La Documentation catholique, 2110, du 19 février 1995, p. 185.
  10. Salut universel, p. 819, n. 7.

License

III.8. L’abrogation de l’Alliance comme argument pour nier la vocation juive Copyright © 2009 by Docteur angélique. All Rights Reserved.

Commentaires/Errata

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *