III. Du dialogue au vis-à-vis existentiel et religieux des juifs et des chrétiens

macina

Durant plus de dix-sept siècles, le christianisme n’avait jamais posé de « problème théologique » au judaïsme, tout au plus les juifs s’étaient-ils efforcés de trouver un modus vivendi existentiel et social – qui fut souvent difficile et longtemps précaire – avec les chrétiens. Et il va de soi qu’au sortir de la plus grande catastrophe de son histoire depuis la perte de son indépendance nationale sur la terre d’Israël, au début de l’ère commune, le peuple juif n’avait ni le goût ni le loisir de se poser des questions théologiques. Il faudra près de deux décennies pour que la Shoah elle-même fasse, en milieu juif, l’objet d’une réflexion de cette nature.

À cet état d’esprit, somme toute compréhensible, il convient d’ajouter la position de l’orthodoxie juive, qui ne laisse guère place au doute. Elle suit les directives de Rabbi Joseph Soloveitchik [1], qui soutenait que le judaïsme et le christianisme sont « deux communautés de foi intrinsèquement antithétiques ». Selon ce rabbin respecté,

« le discours de foi d’une communauté particulière est totalement incompréhensible à l’homme d’une communauté de foi différente. Par conséquent, la rencontre ne peut avoir lieu au niveau théologique, mais à un niveau humain, terrestre… La grande rencontre entre l’homme et Dieu est quelque chose de saint, personnel et intime, et incompréhensible à ceux du dehors… »

Rabbi Soloveitchik a donc statué que le dialogue théologique entre le judaïsme et le christianisme n’était pas possible. Il a néanmoins préconisé des liens plus étroits entre les communautés juive et chrétienne. Il a soutenu que la communication entre les juifs et les chrétiens n’était pas simplement permise, mais « essentielle, souhaitable même », sur les questions non théologiques telles que la guerre et la paix, la lutte contre la pauvreté, la lutte pour la liberté des personnes, les questions de morale et de droits civiques, et l’action commune contre la menace perceptible de la sécularisation.

Du fait de cette ordonnance, les organisations orthodoxes juives n’ont pas pris part aux discussions interconfessionnelles entre l’Église catholique et le judaïsme, ni n’ont participé aux dialogues interconfessionnels postérieurs entre des groupes chrétiens protestants et la communauté juive. Il n’empêche, dans la foulée de Nostra Aetate, le Vatican prit les devants, et organisa, du 20 au 23 décembre 1970, une première rencontre, au niveau international, entre catholiques et juifs. Les membres du Comité Juif International pour les Consultations Interreligieuses (IJCIC), et le Bureau pour les Relations entre Catholiques et Juifs proposèrent la création d’un Comité International Catholique et juif de Liaison (ILC) ayant pour but d’améliorer la compréhension mutuelle, l’échange d’information, et la coopération dans les domaines communs d’intérêt et de responsabilité. Par la suite, ce Comité fut régulièrement invité à participer aux travaux préparatoires et aux rencontres communes et à publier éventuellement un communiqué conjoint.

Au fil du temps, malgré cette position de principe, la dynamique des débats, voire des polémiques, ainsi que les thèmes proposés à la réflexion des autres parties juives et discutés publiquement, souvent âprement, avec les théologiens chrétiens, firent que, sans même qu’ils s’en rendissent compte et bien qu’ils s’en défendissent, les juifs orthodoxes – qui étaient partie prenante au dialogue – se virent acculés à davantage distinguer, pour souligner la spécificité de leur conception religieuse de l’existence et leur approche éthique et spirituelle des questions débattues ce qui revenait à faire de la théologie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : le plus naturellement du monde.

Ci-après, quelques exemples de ce dialogue théologique, qui témoignent des progrès considérables de la perception juive de la foi chrétienne, et dont certains attestent que le dialogue théologique entre juifs orthodoxes et hommes d’Église fait désormais partie de la routine.


  1. Le présent excursus s’inspire très largement des articles « Rabbi Soloveitchik » et « Christian-Jewish reconciliation », sur Wikipedia (en anglais).

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