VI.1. « L’espérance ne déçoit pas » (Rm 5, 5)

On a fait état, dans le chapitre précédent, du découragement qui s’est emparé de nombreux membres des organisations juives et chrétiennes impliquées dans le dialogue entre les deux confessions de foi, suite à la décision prise par le pape de faire prier pour que les juifs reconnaissent Jésus-Christ. Si l’on ajoute à ce geste, considéré par certains rabbins comme justifiant un arrêt temporaire du dialogue, la longue série des blessures, documentée dans les chapitres précédents, infligées, involontairement le plus souvent, aux juifs, par des déclarations maladroites, le présent ouvrage eût pu se terminer sur un constat d’échec. Ce n’est pas le cas, comme on le verra ci-après. Et ce pour deux raisons majeures.

La première ressortit à ma foi et à ma certitude, fondée sur les Écritures, que le même Dieu qui a discerné le peuple juif et lui conserve son élection et son amour, « à cause des Pères » (cf. Rm 11, 28) [1], a aussi appelé « des ténèbres à son admirable lumière » les chrétiens qui, « jadis, n’étaient pas un peuple et sont devenus un peuple de Dieu » (cf. 1 P 2, 9-10), et que le Christ « est mort, non seulement pour la nation (juive), mais aussi pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (cf. Jn 11, 51-52).

La seconde raison résulte de l’examen du matériau contrasté réuni dans les chapitres qui précèdent, en gardant présente au cœur « l’espérance qui ne déçoit pas » (cf. Rm 5, 5). Il s’agit de la découverte, entre autres motifs d’optimisme, d’une expression papale extraordinaire, que l’on peut, semble-t-il, considérer, sans hyperbole, comme prophétique.

Peut-être est-ce à la redécouverte par l’Église de ce que « les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes » [2], et que, « du fait de l’élection divine, le peuple (juif) est convoqué et conduit par Dieu, (et que) son existence n’est pas un pur fait de culture […] mais un fait surnaturel » [3] -, que l’on doit cette formulation remarquable des Notes de 1985 [4] :

« En soulignant la dimension eschatologique du christianisme, on arrivera à une plus grande conscience que, lorsqu’il considère l’avenir, le peuple de Dieu de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance tend vers des buts analogues : la venue ou le retour du Messie – même si c’est à partir de deux points de vue différents. Et on se rendra compte plus clairement que la personne du Messie à propos de laquelle le Peuple de Dieu est divisé, est aussi un point de convergence pour lui. On peut dire ainsi que juifs et chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable, fondée sur une même promesse, faite à Abraham. (Cf. Gn 12, 1-3 ; He 6, 13-18) ».

Il est étonnant que si peu de juifs et de chrétiens engagés dans le dialogue, aient accordé à la définition unitaire, aussi novatrice que révolutionnaire, de « peuple de Dieu de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance », l’attention qu’elle mérite.

Cette extension audacieuse de la « formule de Mayence » [5] aux chrétiens, qu’elle fond en un seul peuple avec les juifs, reprend à son compte, consciemment ou non, la typologie de l’Israël ancien, dans ses deux composantes : les royaumes de Juda et d’Israël (ou, alternativement, Joseph/Ephraïm).

À en croire ce texte, les chrétiens ne devraient plus dire : « eux (les juifs) et nous », mais « nous » tout court. On sent passer ici le souffle prophétique tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, comme en témoignent les textes qui seront cités dans le chapitre suivant.


  1.  Sur cette thématique, voir l’ouvrage capital de M. Remaud, À cause des pères. Le « mérite des pères » dans la tradition juive, Louvain, Peeters, 1997.
  2. Cf. Déclaration Nostra Aetate, 4 : « Scrutant le mystère de l'Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham. L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, dans les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude […] ».
  3.  « À l'origine de ce petit peuple situé entre de grands empires de religion païenne, qui l'emportent sur lui par l'éclat de leur culture, il y a le fait de l'élection divine. Ce peuple est convoqué et conduit par Dieu, Créateur du ciel et de la terre. Son existence n'est donc pas un pur fait de nature ni de culture, au sens où par la culture l'homme déploie les ressources de sa propre nature. Elle est un fait surnaturel. Ce peuple persévère, envers et contre tout, du fait qu'il est le peuple de l'Alliance et que, malgré les infidélités des hommes, le Seigneur est fidèle à son Alliance… C'est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut Juif et que son milieu était le monde juif comme de simples faits culturels contingents, auxquels il serait possible de substituer une autre tradition religieuse, dont la personne du Seigneur pourrait être détachée sans qu'elle perde son identité, non seulement méconnaissent le sens de l'histoire du salut, mais plus radicalement s'en prennent à la vérité elle-même de l'Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l'inculturation. » (Allocution du pape Jean-Paul II aux participants, dans Radici dell’Antigiudaismo in ambiante cristiano. Colloquio Intra-Ecclesiale, Atti del Simposio teologico-storico. Città del Vaticano, 30 ottobre – 1 novembre 1997, Libreria Editrice Vaticana, 2000, pp. 16-17). Texte en ligne sur le site rivtsion.org.
  4.  Notes pour une présentation correcte des Juifs et du Judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l'Église catholique (mai 1985), II, 10.
  5.  Sur cette expression, voir : M. R. Macina, "Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament ? À propos de la « formule de Mayence »", Istina XLI (1996), Paris, pp. 353. On ne peut qu'insister, à la suite de G. Wigoder, sur « la nécessité d'une réflexion théologique sur les implications de cette déclaration » (Réflexions d'un juif sur les « Notes » pour la catéchèse, dans La Documentation catholique, n° 1965, 3 juillet 1988, pp. 691-700. Mais la tâche demeure immense.

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