VII.2. L’irrépressible tentation chrétienne de la ‘substitution’

Il serait trop long, et sans adéquation directe avec le propos de cet ouvrage, d’exposer comment les Pères de l’Église, les Écrivains ecclésiastiques, ainsi qu’une nuée de commentateurs chrétiens, anciens et modernes, ont tenté, souvent au prix d’acrobaties exégétiques confinant au ridicule, d’annexer, au profit de l’Église et des chrétiens, les prophéties extraordinaires dont les quelques extraits cités plus haut ne sont qu’un faible échantillon et me semblent concerner uniquement le peuple juif parvenu à son stade messianique, à la fin des temps. On pensera sans doute que de telles tentatives apologétiques n’ont plus cours aujourd’hui, surtout depuis le « nouveau regard », dont il est amplement question dans le présent travail. Malheureusement, ce n’est pas le cas, comme l’illustre le commentaire que faisait le défunt pape Jean-Paul II (qu’on a connu mieux inspiré) de Ac 1, 6 [1] :

 « […] les disciples interrogent Jésus avant l’Ascension : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Ainsi formulée, la question révèle combien ils sont encore conditionnés par les perspectives d’une espérance qui conçoit le royaume de Dieu comme un événement étroitement lié au destin national d’Israël….Jésus corrige leur impatience, soutenue par le désir d’un royaume aux contours encore trop politiques et terrestres… »

Les expressions mises en italiques sont révélatrices de la certitude, que l’on peut qualifier de ‘substitutionniste’, qui était celle du pape d’alors, si insignes qu’aient été, par ailleurs, les avancées ‘prophétiques’ qu’il a initiées dans le dialogue avec les juifs. Notons aussi que son texte reproduit les erreurs de traduction que l’on trouve dans la plupart des versions du Nouveau Testament en langues modernes, la plus grave étant la traduction par « en Israël » au lieu de « à Israël », de l’expression grecque tô(i) Israel, qui est au datif. Cette méprise a entraîné une incompréhension de toute la phrase, qu’il faudrait traduire : « Est-ce en ce temps-ci que tu vas [enfin] donner à Israël le royaume [qui lui est destiné] » [2].


  1.  "La réalisation du salut dans l'histoire", in L’Osservatore Romano, du 12 mars 1998.
  2.  Il serait trop long et trop technique d’exposer les raisons de cette traduction et de l’ajout - "qui lui est destiné ». Sans entrer dans les détails, disons qu’elle se réfère à ce passage de l’Adversus Haereses, d’Irénée de Lyon (IIe s.) : « […] cette plaie, qui est la mort, Dieu la guérira en nous ressuscitant des morts et en nous établissant (apokatastèsas) dans l’héritage des pères[…] » (Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, V**, 34, 2, p. 427). L’éditeur et traducteur de l’ouvrage assortit cette traduction de l’intéressante note suivante : « […] Le verbe apo-kathistèmi signifie ordinairement "rétablir en son état premier". Mais le préfixe apo- peut aussi suggérer l’idée d’une chose qui est due, soit en vertu d’un mérite, soit en vertu d’une promesse […] : le verbe apo-kathistèmi signifiera alors "établir quelqu’un dans la situation à laquelle il a droit" […] le grec n’exprime pas seulement, comme le fait le français, l’idée que Dieu nous "établit" dans l’héritage des pères, mais il suggère que, ce faisant, il s’acquitte d’une promesse qu’il a faite […] » (Cf. Id. Ibid., V*, p. 342)

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