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VII.5.3. « Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles! » (Rm 11, 33)

Le Psaume 118, cité intégralement plus haut, est, à l’évidence un cantique de joie et d’action de grâces du Peuple de Dieu pour le salut dont il a bénéficié. « On m’a poussé pour m’abattre, mais L’Éternel me vint en aide », dit le texte (v. 13). C’est pourquoi j’ai affirmé, plus haut, que les vv. 22-23, seuls retenus par les Synoptiques, ne constituent pas, malgré les apparences, un reproche, mais s’inscrivent dans un contexte de stupeur joyeuse : « C’est là l’oeuvre de L’Éternel, ce fut merveille à nos yeux! » (v. 23). Mieux, cet événement mystérieux (la « pierre rejetée » devenue « tête de l’angle ») introduit le « jour de L’Éternel  » que le Peuple de Dieu qualifie ainsi : « pour nous allégresse et joie » (v. 24).

Mais ce psaume réserve d’autres surprises. Notons tout d’abord que la fameuse phrase, apparemment fatale au peuple juif : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle », est précédée par celle-ci :

Ps 118, 21 : « Je te rends grâce, car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut.« 

Et elle est suivie par une affirmation qui n’a pas sa place dans un contexte de reproche et de condamnation :

Ps 118, 24 : « C’est le jour que fit L’Éternel, pour nous allégresse et joie.« 

Et soudain, voici une autre phrase étonnante :

Ps 118, 26 : « Béni soit, au nom de L’Éternel, celui qui vient !« 

Il est significatif que le Nouveau Testament l’ait citée à cinq reprises. Elle figure trois fois dans un récit événementiel – celui de « l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem » :

Mc 11, 9 : « Et ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : « Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! Hosanna au plus haut des cieux » ».

Lc 19, 38 : Ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » ».

Jn 12, 13 : « ils prirent les rameaux des palmiers et sortirent à sa rencontre et ils criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur et le roi d’Israël ! » ».

Elle figure deux autres fois dans une perspective prophétique d’avenir :

Mt 23, 39 : « Je vous le dis, en effet, désormais vous ne me verrez plus, jusqu’à ce que vous disiez : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »« .

Lc 13, 35 : « Voici que votre maison va vous être laissée. Oui, je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu’à ce qu’arrive [le jour] où vous direz : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » ».

On n’insistera jamais assez sur le caractère étrange de ce recours insistant de l’Évangile au verset 26 du Psaume 118. Pour ce qui est de l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, nous ignorons si c’est par simple enthousiasme que cette citation a jailli des lèvres de la foule venue à la rencontre de Jésus, ou s’il s’est agi d’une véritable confession publique de la messianité du « prophète de Galilée ». En effet, l’Évangile se contente de nous relater l’événement sans le commenter, et surtout, l’épisode tourne court à la manière d’un acte manqué. Qu’on en juge par la fin du récit de Marc :

Mc 11, 11 : « Il entra à Jérusalem dans le Temple et, après avoir tout regardé alentour, comme il était déjà tard, il sortit pour aller à Béthanie avec les Douze. »

Quant à la condition que met Jésus à sa manifestation (future) à Israël, elle est tout aussi étrange. D’ailleurs, à en croire l’Évangile de Jean et dans un autre contexte, les juifs s’en étonnent :

Jn 7, 33-36 (= Jn 8, 21-22) : « Jésus dit alors : « Pour un peu de temps encore je suis avec vous, et je m’en vais vers celui qui m’a envoyé. Vous me chercherez, et ne me trouverez pas ; et là où je suis, vous ne pouvez pas venir ». Les Juifs se dirent entre eux : « Où va-t-il aller, que nous ne le trouverons pas ? Va-t-il rejoindre ceux qui sont dispersés chez les Grecs et enseigner les Grecs ? Que signifie cette parole qu’il a dite : Vous me chercherez et ne me trouverez pas ; et où je suis, vous ne pouvez pas venir ? » ».

Ce qui est sûr, c’est qu’en se référant à deux passages du même Psaume 118, les premiers prédicateurs (juifs !) qui avaient cru à la messianité et à la résurrection de Jésus, y avaient vu non seulement une préfiguration de l’entrée symbolique à Jérusalem du Jésus historique, mais une annonce prophétique de son entrée glorieuse à venir, lors de l’instauration en gloire du Royaume de Dieu sur la terre.

C’est le lieu d’évoquer un extrait de la littérature rabbinique, qui semble inspiré :

TB Sanhedrin, 98a : « Rabbi Yehoshua, fils de Lévi, évoque deux textes scripturaires qui semblent se contredire : Et voici que, sur les nuées du ciel, est arrivé comme un fils d’homme (cf. Dn 7, 13). Il est humble et monté sur un âne (cf. Za 9, 9). Le Talmud donne la solution : «S’ils le méritent il viendra sur les nuées du ciel, s’ils ne le méritent pas : humble et monté sur un âne» ».

N’est-ce pas exactement ce qui s’est produit, lors de la curieuse entrée à Jérusalem du prophète galiléen, juché sur un âne ? Il ne semble pas que furent nombreux ceux qui comprirent l’allusion à la prophétie messianique de Zacharie et qui s’associèrent aux acclamations du petit groupe des disciples : Hosanna au fils de David! (Cf. Mt 21, 9).

Par la citation explicite qu’il a faite d’un passage des Écritures (ici, le Psaume 118), Jésus s’en est ‘approprié’ la portée messianique en l’appliquant à sa mission et à son témoignage personnels uniques – ce qui est la ‘récapitulation’ (cf. Ep 1, 10). En en prophétisant l’accomplissement plénier, il en a ‘signifié’ la portée eschatologique – ce qui est l’apocatastase. C’est en Jésus, Messie d’Israël et des nations que se récapitulent, en germe et en vue de leur réalisation par apocatastase, au temps connu de Dieu seul, les prophéties de la fin des temps et de l’irruption du Royaume de Dieu :

Za 6, 12 : « Ainsi parle L’Éternel Sabaot. Voici un homme dont le nom est Germe. Là où il est, quelque chose va germer. »

Et pour couronner le tout, voici le texte intégral d’un Psaume, considéré par la Tradition chrétienne comme entièrement messianique et comme dévoilant par avance le sort du Christ. Y figurent, en effet, les passages suivants, explicitement cités par le Nouveau Testament comme prophétisant ce qui est arrivé à Jésus : Ps 69, 5 = Jn 15, 25 : « Ils m’ont haï sans raison » ; Ps 69, 10 = Jn 2, 17 : « Le zèle de ta maison me dévore » ; Ps 69, 22 = Jn 19, 29 : « Dans ma soif, ils m’ont fait boire du vinaigre » [1], et pourtant, il est indubitable que celui qui émet ces plaintes n’est pas le Saint de Dieu ; en témoigne le verset 6 du même psaume : « Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses ne te sont pas cachées » :

Ps 69, 2-34 : « Sauve-moi, ô Dieu, car les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme. J’enfonce dans la bourbe du gouffre, et rien qui tienne ; je suis entré dans l’abîme des eaux et le flot me submerge. Je m’épuise à crier, ma gorge brûle, mes yeux sont consumés d’attendre mon Dieu. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans raison ; ils pullulent ceux qui veulent me détruire, qui me harcèlent injustement [pour que] je restitue ce que je n’ai pas volé ! Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses ne te sont pas cachées. Qu’ils ne rougissent pas de moi, ceux qui t’espèrent, Éternel Sabaot ! Qu’ils n’aient pas honte de moi, ceux qui te cherchent, Dieu d’Israël ! Car c’est à cause de toi que j’ai essuyé l’insulte, que la honte m’a couvert le visage, que je suis devenu différent pour mes frères, un étranger pour les fils de ma mère ; car le zèle de ta maison me dévore, l’insulte de tes insulteurs tombe sur moi. Si je verse des larmes en jeûnant, je subis leur l’opprobre ; si je me revêts d’un sac pour vêtement, je suis l’objet de leurs sarcasmes, la fable des gens assis à la porte et la chanson des buveurs d’alcool. Et moi, je te prie, Seigneur, au temps favorable, en ton grand amour, Dieu, réponds-moi en la vérité de ton salut. Tire-moi du bourbier, que je ne m’enfonce, que j’échappe à mes adversaires et à l’abîme des eaux ! Que le flux des eaux ne me submerge, que le gouffre ne m’avale, que la bouche de la fosse ne me happe ! Réponds-moi, Éternel, car ton amour est bonté ; en ta grande tendresse tourne-toi vers moi ; à ton serviteur ne cache point ta face, car je suis opprimé, vite, exauce-moi ; approche de mon âme, sauve-la, à cause de mes ennemis, rachète-moi. Toi, tu connais mon insulte, ma honte et mon affront. Tous mes oppresseurs sont devant toi. L’insulte m’a brisé le coeur, et je suis à bout. J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé. Ils ont mis du fiel dans ma nourriture, dans ma soif ils m’ont donné à boire du vinaigre. Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard ; que leurs yeux s’enténèbrent en sorte qu’ils ne voient plus, et fais-leur toujours plier le dos. Déverse sur eux ton courroux, que le feu de ta colère les atteigne ; que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitant. Ils s’acharnent sur celui que tu frappes, ils rajoutent aux blessures de ta victime. Charge-les, tort sur tort, qu’ils n’aient pas accès à ta justice ; qu’ils soient effacés du livre de vie, et ne soient pas inscrits avec les justes. Et moi, affligé et souffrant, ton salut, ô Dieu, m’élèvera ! Je louerai le nom de Dieu par un cantique, je le magnifierai par l’action de grâces ; cela plaît à L’Éternel plus qu’un jeune taureau, ayant cornes et sabots. Les humbles verront, ceux qui cherchent Dieu se réjouiront, et votre coeur vivra. Car L’Éternel a entendu les pauvres, il n’a pas méprisé ses captifs. Les cieux et la terre l’acclameront, les mers et tout ce qui y foisonne. Car Dieu sauvera Sion, il rebâtira les villes de Juda, ils y habiteront, et en hériteront ; la descendance de ses serviteurs en héritera et ceux qui aiment son nom y demeureront. »

Les partisans du sens exclusivement christologique des prophéties et des situations de l’Ancien Testament, ne sont pas troublés par l’inclusion de l’aveu des péchés du psalmiste dans le contexte de ce psaume. À leurs yeux tout se passe comme si l’Écriture était une espèce de placenta prophétique dont tout ce qui n’est pas intégré dans le Christ ou dans l’Église est finalement rejeté, comme l’arrière-faix lors d’un accouchement. C’est qu’ils ne connaissent pas les modalités de l’incarnation du dessein de Dieu dans l’histoire des hommes, en général, et dans celle du peuple juif. On y reviendra.

Ce chapitre s’est ouvert sur la méditation douloureuse du ‘rejet’ apparent du peuple juif et ses conséquences. Il s’achève sur la certitude que l’histoire des deux peuples, séparés mais indissociables, relue comme Dieu l’a vue par avance, de toute éternité – et dont il a, en quelque sorte, génétiquement gravé le ‘programme’ (= le dessein divin) dans les Écritures, avec « les bonnes actions que Dieu a préparées d’avance pour que nous les accomplissions » (cf. Ep 2, 10) -, est parvenue à un stade décisif.

Il incombe désormais à tout croyant « enseigné par Dieu » (Cf. Jn 6, 45 = Is 54, 13), de chercher et de scruter, à l’instar des prophètes (1 P 1, 10ss), les modalités de la réalisation mystérieuse du dessein divin sur les deux Peuples – les chrétiens, qui ont cru en Jésus, et les juifs qui n’ont pas été convaincus – dont le Christ n’a fait qu’un (cf. Ez 37, 15-28 et Ep 2, 11-22).


  1. Outre les parallèles suivants qui, selon le NT, visent les Juifs incrédules : "Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard, que leurs yeux s'enténèbrent pour ne plus voir, et fais-leur toujours plier leur dos" (Ps 69, 23-24 = Rm 11, 9-10) ; et Judas, le traître : "Que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitants" (Ps 69, 26 = Ac 1, 20). 

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