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VII.6. Bilan d’un survol

Au terme de cette quête de sens théologique du vis-à-vis bimillénaire du christianisme et du judaïsme et de la mutation radicale qui l’a affecté en moins d’un demi-siècle, il convient d’en faire le bilan.

Ce n’est pas chose facile, non seulement en raison de la complexité de la tâche, mais du fait qu’il s’agit d’un processus récent et encore en gestation, et que l’observateur n’a pas suffisamment de recul historique pour saisir le phénomène dans sa complexité et ses implications.

Toutefois, un certain nombre d’observations factuelles peuvent être formulées.

  • Tout d’abord, il faut prendre en compte la remarque de M. Simon, dans son ouvrage classique, Verus Israel [1] :

 » Pour la communauté primitive, l’Église ne se distingue d’Israël que de façon toute provisoire. Lorsque son message aura été accepté par tous les Juifs, à l’intention desquels elle le proclame d’abord, les deux groupements n’en feront plus qu’un : de même que Jésus est le Messie prédit par les Écritures, de même, l’Église sera Israël, rénové en vue de son retour glorieux. « 

Cette constatation est corroborée par de rares vestiges littéraires primitifs qui ont survécu, dont on a cité, plus haut, quelques extraits [2] : celui de l’anonyme des Homélies Pseudo-Clémentines ; celui de Justin Martyr, dans le Dialogue avec Tryphon ; et celui de l’évêque nestorien, Isho‘dad de Merw.

  • Malheureusement, les belles espérances judéo-chrétiennes du premier siècle de notre ère se sont rapidement dissipées, tandis que s’installait peu à peu un état de belligérance confessionnelle ouverte entre les croyants au Christ – issus tant du judaïsme que de la gentilité – et les juifs, restés attachés à la Loi et à la Tradition. Pourtant, c’est des uns et des autres que Paul parlait quand, dans un éclair d’intuition prophétique, il affirmait que, « des deux », Jésus avait « fait un » (Ep 2, 14). Quoi qu’il en soit, au fil des siècles, cette fracture – qu’un auteur catholique a définie comme le « prototype des schismes » [3] – n’a fait que se creuser, au point qu’il ne fut plus jamais question, par la suite, de deux communautés, mais de deux religions, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Les chrétiens se sont tellement habitués à cette situation, que rares sont ceux qui réalisent les implications du fait que la révélation chrétienne s’est « incarnée » dans le peuple juif, et que son message originel proclamait essentiellement l’avènement de la royauté de Dieu sur la terre, dont des milliers de juifs du début du 1er siècle croyaient que Jésus était à la fois le héraut et le Messie annoncé par les prophètes.
  • Même l’attitude positive nouvelle des chrétiens à l’égard du judaïsme, et le « nouveau regard » que, suite au Concile Vatican II, l’Église a préconisé de porter sur les juifs, n’ont pas apporté le moindre changement à cette situation de fait. Si particulier que fût, de l’aveu même des Pères conciliaires, le « lien qui unit spirituellement » chrétiens et juifs (Nostra Aetate, § 4), personne, en chrétienté, ne remettait en cause la saisie des juifs et des chrétiens comme étant les fidèles de deux religions. Plus radical encore, c’est au cours des assises de ce Concile que fut recyclée, en d’autres termes, la formule patristique vénérable du « Verus Israel » (véritable Israël), quand l’Église fut définie comme « nouveau peuple de Dieu » (Lumen Gentium II, 9 et Nostra Aetate, § 4), et « nouvel Israël » (Lumen Gentium, II, 9, et Ad Gentes, 5) [4].
  • J’ai dit, plus haut, que l’espérance originelle n’avait pas sombré pour autant, mais qu’elle avait rejailli, de manière inopinée, avec une vigueur inégalée et enrichie d’un approfondissement, totalement inattendu, du mystère, à la faveur d’une formule, dont nul ne connaît la genèse, mais qui figure bel et bien dans un des textes fondamentaux de l’enseignement de l’Église sur les relations entre les chrétiens et les juifs : « Le peuple de Dieu de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance » [5]. Qu’il suffise, à ce stade, de considérer que l’Église a prophétisé sans le savoir, et que tel est le sens réel des expressions « nouveau peuple de Dieu », et « nouvel Israël », par lesquelles elle se définissait dans deux Constitutions conciliaires, sans imaginer un seul instant qu’elles seraient subsumées, vingt ans plus tard, dans la formule « unitaire » inspirée : « peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance ».
  • Nous avons donc la situation paradoxale suivante :

– D’une part, un christianisme qui continue à se considérer comme « unique voie de salut », par fidélité à ses Écritures, et en particulier aux passages scripturaires suivants :

1 Tm 2, 5 : « Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même. »

He 8, 6 : « …Le Christ a obtenu un ministère d’autant plus élevé que meilleure est l’alliance dont il est le médiateur, et fondée sur de meilleures promesses. »

He 9, 15 : « Voilà pourquoi il est médiateur d’une nouvelle alliance, afin que, sa mort ayant eu lieu pour racheter les transgressions de la première alliance, ceux qui sont appelés reçoivent l’héritage éternel promis. »

– D’autre part, un judaïsme qui persévère dans sa foi au Dieu qui l’a choisi, et dont il sait qu’il ne l’a pas rejeté, sur la foi de multiples textes de l’Écriture, dont ceux-ci :

1 S 12, 22 (= Ps 94, 14) : « Car L’Éternel ne répudiera pas son peuple, pour l’honneur de son grand nom, car L’Éternel a daigné faire de vous son peuple. »

Is 41, 9 : « Et toi, Israël, mon serviteur, Jacob, que j’ai choisi, race d’Abraham, mon ami, toi que j’ai saisi aux extrémités de la terre, que j’ai appelé des contrées lointaines, je t’ai dit : « Tu es mon serviteur, je t’ai choisi, je ne t’ai pas rejeté ». »

Is 54, 6-10 : « Oui, comme une femme délaissée et accablée, L’Éternel t’a appelée, comme la femme de sa jeunesse qui aurait été répudiée, dit ton Dieu. Un court instant je t’avais délaissée, ému d’une immense pitié, je vais t’unir à moi. Débordant de fureur, un instant, je t’avais caché ma face. Dans un amour éternel, j’ai eu pitié de toi, dit L’Éternel, ton rédempteur. Ce sera pour moi comme au temps de Noé, quand j’ai juré que les eaux de Noé ne se répandraient plus sur la terre. Je jure de même de ne plus m’irriter contre toi, de ne plus te menacer. Car les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, l’alliance de ma paix ne trébuchera pas, dit L’Éternel qui a pitié de toi. »

Is 59, 21 : « Et moi, voici mon alliance avec eux, dit L’Éternel : mon esprit qui est sur toi et mes paroles que j’ai mises dans ta bouche ne s’éloigneront pas de ta bouche, ni de la bouche de ta descendance, ni de la bouche de la descendance de ta descendance, dit L’Éternel, dès maintenant et à jamais. »

Is 60, 1-20 ; Is 61, 1-11 : « Debout! Resplendis, car voici ta lumière, et sur toi se lève la gloire de L’Éternel. Tandis que les ténèbres s’étendent sur la terre et l’obscurité sur les peuples, sur toi se lève L’Éternel, et sa gloire sur toi paraît. Les nations marcheront à ta lumière et les rois à ta clarté. Lève les yeux aux alentours et regarde : tous sont rassemblés, ils viennent à toi. Tes fils viennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors, tu verras et seras radieuse, ton coeur tressaillira et se dilatera, car les richesses de la mer afflueront vers toi, et les trésors des nations viendront chez toi […] Car dans ma colère je t’avais frappée, mais dans ma bienveillance j’ai eu pitié de toi. Tes portes seront toujours ouvertes, ni le jour ni la nuit on ne les fermera, pour qu’on apporte chez toi les richesses des nations et qu’on introduise leurs rois. Car la nation et le royaume qui ne te servent pas périront, et les nations seront exterminées. […] Au lieu que tu sois délaissée et haïe, sans personne qui passe, je ferai de toi un objet d’éternelle fierté, une source de joie, d’âge en âge. […] Ton soleil ne se couchera plus, et ta lune ne disparaîtra plus, car L’Éternel sera pour toi une lumière éternelle, et les jours de ton deuil seront accomplis […]. Moi, L’Éternel, en temps voulu j’agirai vite. [Is 61, 1ss.] L’esprit de L’Éternel est sur moi, car L’Éternel m’a donné l’onction ; il m’a envoyé porter la nouvelle aux pauvres, panser les coeurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part de L’Éternel et un jour de vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés, pour prendre soin des affligés de Sion, pour leur donner un diadème au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu ; […] ils relèveront les restes désolés d’autrefois ; ils restaureront les villes en ruines, les restes désolés des générations passées. Des étrangers viendront paître vos troupeaux, des immigrants seront vos laboureurs et vos vignerons. Mais vous, vous serez appelés prêtres de L’Éternel, on vous nommera ministres de notre Dieu. Vous vous nourrirez des richesses des nations, vous leur succéderez dans leur gloire. Au lieu de votre honte, vous aurez double part, au lieu de l’humiliation, les cris de joie seront leur part ; aussi recevront-ils double héritage dans leur pays et auront-ils une joie éternelle. Car moi, L’Éternel, qui aime le droit, qui hais le vol et l’injustice, je leur donnerai fidèlement leur récompense et je conclurai avec eux une alliance éternelle. Leur race sera célèbre parmi les nations, et leur descendance au milieu des peuples ; tous ceux qui les verront les reconnaîtront comme une race que L’Éternel a bénie. […] Car de même que la terre fait éclore ses germes et qu’un jardin fait germer sa semence, ainsi L’Éternel fait germer la justice et la louange devant toutes les nations. »

  • Il serait trop long, et sans adéquation directe avec mon propos ici, d’exposer comment les Pères de l’Église, les Écrivains ecclésiastiques, ainsi qu’une nuée de commentateurs chrétiens, anciens et modernes, ont tenté, souvent au prix d’acrobaties exégétiques confinant au ridicule, d’annexer, au profit de l’Église et des chrétiens, les prophéties extraordinaires dont on n’a donné, ci-dessus qu’un très faible échantillon, alors qu’il est bien évident qu’elles concernent le peuple juif parvenu à son stade messianique, à la fin des temps. On pensera sans doute que de telles tentatives apologétiques n’ont plus cours aujourd’hui, surtout depuis le « nouveau regard » dont il est amplement question dans le présent travail. Pourtant, on a vu, plus haut, qu’un pape aussi éclairé en matière de dialogue avec le peuple juif, que l’était le défunt Jean-Paul II, s’est lui-même lancé dans une tentative analogue, visant, cette fois, à affaiblir l’espérance messianique juive, sur la base des Écritures chrétiennes elles-mêmes [6]. Cet exemple doit servir d’avertissement aux chrétiens. D’autant qu’ils ont été dûment mis en garde tant par Jésus que par Paul :

Lc 11, 52 (= Mt 23, 13) : « Malheur à vous, les docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clef de la connaissance ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés!! »

Rm 11, 20-21 : « Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage… »

Nous verrons, dans la Quatrième et dernière Partie de ce travail, que ces résurgences d’une attitude presque bimillénaire de triomphalisme chrétien, un peu trop vite considérée comme révolue depuis Vatican II, ne sont pas accidentelles, et n’ont rien d’un épiphénomène. A mon sens, elles révèlent un dysfonctionnement théologique en quelque sorte structurel, qui se traduit par la certitude que l’Église est l’unique voie de salut.

C’est pourquoi, à de trop rares exceptions près, les chrétiens continuent d’attendre tranquillement « l’heure de Dieu », où, pensent-ils, les juifs, si longtemps incrédules, verront enfin des écailles leur tomber des yeux et comprendront que leur attachement inébranlable, si respectable qu’il soit, à des conceptions religieuses et à des traditions, abolies par la venue du Fils de Dieu lui-même, ne leur est d’aucun secours pour être sauvés.

Ils sont dans la ligne de l’interprétation littérale des propos de l’auteur de l’Épître aux Hébreux (He 8, 8.13), qui voit, dans la nouvelle foi chrétienne, l’accomplissement de l’annonce, par Jérémie (31, 31), d’une « alliance nouvelle ». Incapables d’entrer dans le mystère de ce passage difficile, et de l’interpréter en le pondérant par d’autres textes scripturaires qui en neutralisent le ton, apparemment polémique, et la portée, trop souvent considérée comme ruineuse pour la foi juive, ces chrétiens déduisent de son propos, selon lequel, « en disant : alliance nouvelle, il rend vieille la première, or, ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître », que l’espérance messianique juive est vaine.

Au risque d’abuser des citations scripturaires auxquelles je recours fréquemment pour inviter mes contradicteurs à ne pas trop vite tirer des conclusions, mais à tenir compte de notre inconnaissance du dessein final de Dieu, je leur applique les passages suivants :

Mt 22, 29 : « Vous êtes dans l’erreur, faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu. »

Rm 10, 2 : « Je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu ; mais c’est un zèle mal éclairé. »

Rm 14, 4 : « Toi, qui es-tu pour juger un serviteur d’autrui ? Qu’il reste debout ou qu’il tombe, cela ne concerne que son maître ; d’ailleurs il restera debout, car le Seigneur a la force de le soutenir. »

Rm 11, 30-35 : « En effet, de même que jadis vous avez désobéi à Dieu et qu’au temps présent vous avez obtenu miséricorde du fait de leur désobéissance, eux de même au temps présent ont désobéi du fait de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent au temps présent miséricorde. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans l’incrédulité pour [de manière à] faire à tous miséricorde. Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ? Ou bien qui l’a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ? »


  1. Marcel Simon, Verus Israel. Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’empire romain (135-425), Paris, 1983, pp. 95-96.
  2. Voir, ci-dessus, VI.3.
  3. L’expression est de Claude Tresmontant. Elle a été reprise par le Cardinal Roger Etchegaray, dans son intervention au Synode des Evêques, à Rome, le 6 novembre 1983.
  4. Ni l’une ni l’autre de ces expressions n’appartiennent au vocabulaire scripturaire. Elles ont suscité maintes réactions négatives chez certains Pères conciliaires, d’abord, et depuis, chez nombre de théologiens. Ce fut le cas, notamment, au lendemain du Concile, de D.J. O’Connor qui, dans la revue Irish Theological Quarterly, n° 33, 1966, pp. 161-164, posait la question : "L’église est-elle le Nouvel Israël ?". Comme ses collègues, ce théologien estime, en effet, qu’une telle formule n’est qu’une résurgence de la célèbre formule patristique « Verus Israel » (le véritable Israël), et qu’à ce titre, elle appartient au vocabulaire de la « substitution ».
  5. Notes pour une présentation correcte des Juifs et du Judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l'Église catholique (mai 1985), II, 10. « En outre, en soulignant la dimension eschatologique du Christianisme, on arrivera à une plus grande conscience que, lorsqu'il considère l'avenir, le peuple de Dieu de l'ancienne et de la nouvelle Alliance tend vers des buts analogues : la venue ou le retour du Messie - même si c'est à partir de deux points de vue différents. Et on se rendra compte plus clairement que la personne du Messie à propos de laquelle le peuple de Dieu est divisé, est aussi un point de convergence pour lui... On peut dire ainsi que Juifs et Chrétiens se rencontrent dans une espérance comparable, fondée sur une même promesse, faite à Abraham (cf. Genèse 12 :1-3; Hébreux 6 :13-18). »
  6. Voir, plus haut, VII.4.4.

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