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VIII.5. « Critiquer Israël, ce n’est pas de l’antisémitisme » : l’assertion résiste-t-elle à l’épreuve des faits ?

C’est un lieu commun du discours public et médiatique que d’insister sur la distinction entre critique d’Israël, en tant qu’État, et antisémitisme. C’est même un argument considéré comme indiscutable et auquel recourent volontiers ceux et celles qui ont un discours virulent à l’égard de l’État juif, et se plaignent des réactions, souvent écorchées vives, et de l’accusation d’antisémitisme dont ils sont l’objet.

Posons en principe, d’entrée de jeu, que toute critique d’Israël ne peut être taxée d’antisémitisme, pour peu qu’elle soit exprimée sans excès ni parti pris. Ce n’est donc pas de ce type de critique qu’il est question dans ce chapitre, mais de celles où s’expriment, à l’évidence, une partialité idéologique, voire une hargne, qui trahissent une hostilité de principe à tout ce que dit, fait, voire est Israël, et qui heurte les convictions politiques, sociologiques et humanitaires et la conception du monde de ses ennemis.

Quiconque a été personnellement en butte à la contradiction, à la critique, voire à l’inimitié, peut comprendre l’état d’âme de celui ou celle qui défend une cause, en toute sincérité, et se trouve confronté au déchaînement de violence verbale de certains interlocuteurs. La plupart du temps, il ne peut prouver la mauvaise foi de ses contradicteurs, mais il la perçoit toujours intuitivement, parfois même avec une acuité qui, s’il n’est pas psychiquement solide, peut le déstabiliser ou l’affecter grandement.

Dans ce genre d’affrontements – que je qualifie d’ »idéologiques », au sens large du terme -, nulle place pour la rationalité. Il ne s’agit pas d’un échange de vues – courtois, même si exigeant, entre gens bien élevés et honnêtes qui savent reconnaître la part de vérité que recèlent les convictions de leur interlocuteur -, mais d’une confrontation frontale, d’un échange de tirs, en quelque sorte, dans lequel les munitions, si elles ne tuent pas, blessent l’âme et sèment la zizanie, voire la haine.

Conscients du fait que s’en prendre directement aux juifs en tant que tels est aujourd’hui « politiquement incorrect » dans les démocraties, les « nouveaux judéophobes », comme les appellent certains spécialistes [1], se manifestent rarement à visage découvert, mais s’avancent travestis, comme on l’a dit avec bonheur, sous l’ »habit neuf » de l’antisionisme, encore qualifié de « faux nez » de l’antisémitisme. Selon le recenseur du livre de P.-A. Taguieff, l’un des spécialistes qui ont le mieux analysé ce nouvel antisémitisme [2],

« Le Juif, désormais désémitisé, appartiendrait en effet, sous l’influence d’une propagande antisioniste tout particulièrement virulente, d’abord et avant tout à l’Occident, et pas n’importe lequel : « raciste », « impérialiste » et « colonialiste ». Profitant d’un consensus antiraciste international, où domine une idéologie « anti-raciste » hostile par principe à la nation, les « nouveaux judéophobes » auraient cristallisé l’amalgame entre le « sionisme » et l’Occident chrétien, incarné par les États-Unis. Les militants de l’islamisme radical – ennemis déclarés d’Israël – seraient, selon Taguieff, les nouveaux relais de la judéophobie. Cette passion serait doublement entretenue : par une interprétation fondamentaliste du Coran, d’une part, ainsi que par la complicité rhétorique avec le discours « progressiste » de l’intelligentsia de gauche, sensible à l’argumentaire « anti-raciste » et « anti-impérialiste » de la cause palestinienne. » ».

Le même critique précise :

« Taguieff qualifie cet « antisionisme » de « radical » pour mieux mettre l’accent sur « l’absence de toutes conditions, de toutes limites et de toute mesure de la haine portée à Israël, en tant qu’État-nation dans lequel s’est réalisé le projet sioniste ». Procédant d’une vulgate anti-israélienne mise au point par la propagande soviétique et arabo-musulmane dans les années 1950 et 1960, la grande vague de judéophobie planétaire actuellement observable aurait trouvé sa forme radicale lors de la guerre des Six-Jours (juin 1967), quand l’existence même d’Israël était déniée sous prétexte de « bellicisme », « d’impérialisme » et de « nazisme ». Aujourd’hui, des hautes instances de certaines dictatures du Proche-Orient expriment cet antisionisme radical en proclamant ouvertement leur haine d’Israël. Cette haine pour Israël se confond avec une haine des Juifs en ce qu’elle puise sa source paranoïde dans une réactivation des anciens schémas de diabolisation antisémites : le Juif, représenté sous les traits d’un agent pathogène et infectieux, se voit réduit à la condition d’une sous-humanité virale. »

Et de fait, les choses en sont venues au point qu’à force de s’en prendre au sionisme, diffamé comme fasciste, impérialiste, colonialiste, et même raciste, les judéophobes ont fait du terme « sioniste » comme la quintessence de tous les péchés abhorrés par la nouvelle « religion » des droits de l’homme.

Rappelons ce que recouvrent les termes « sionisme » et « antisionisme », en nous limitant ici aux définitions simples qu’en donne l’encyclopédie populaire Wikipedia [3] :

Le sionisme est une idéologie politique nationaliste prônant l’existence d’un centre spirituel, territorial ou étatique peuplé par les juifs, en général à l’intérieur des limites de la Palestine. Sur un plan idéologique et institutionnel, le sionisme entend œuvrer à redonner aux Juifs un statut perdu depuis l’Antiquité, à savoir celui d’un peuple regroupé au sein d’un même État.
L’antisionisme (ou anti-sionisme) désigne l’opposition au sionisme et, par extension, l’hostilité à la création, puis au maintien de l’État d’Israël en tant qu’État juif pour diverses raisons, tant idéologiques que politiques, morales, ou religieuses. L’antisionisme peut également désigner l’opposition à la politique d’Israël par ceux qui la considèrent colonialiste.

Rappelons un exemple de discernement célèbre – car émanant d’un militant des droits civiques héroïque, mort assassiné, Martin Luther King -, entre critique d’Israël et antisémitisme [4] :

Durant une intervention à l’Université de Harvard, peu de temps avant sa mort, un étudiant se leva pour interroger King sur le problème du sionisme. La question était à l’évidence hostile. King répondit : « Quand des gens critiquent les sionistes, ils veulent parler des Juifs. Votre propos est de l’antisémitisme. »

On fera bien de tenir compte aussi, en la matière, du jugement suivant [5] :

« Finalement, la distinction à faire n’est pas entre l’antisémitisme et l’antisionisme, mais entre l’antisémitisme et l’anti-israélisme. Israël, comme tout État, est soumis à la critique. On a le droit de ne pas aimer son comportement, ses objectifs, sa culture. On peut être opposé à sa politique, regretter ses choix stratégiques, ses actions militaires, son refus de faire des concessions, ou au contraire sa trop grande propension à en faire. On peut ne pas aimer l’idéologie de tel ou tel parti qui compose la coalition gouvernementale. L’hostilité envers l’État d’Israël, ses institutions et ses représentants officiels – mais pas ses simples citoyens -, pour des raisons aussi justifiées que ridiculement bêtes, est parfaitement légitime, tant qu’elle ne prend pas de forme violente. L’hostilité à l’État d’Israël en tant qu’État du peuple juif, par contre, n’est pas acceptable. »

Plus exceptionnel encore, on retiendra ce propos émanant, cette fois, d’une déclaration conjointe issue du dialogue entre catholiques et juifs [6] :

« Alors que nous approchons du 40e anniversaire de Nostra Aetate – la déclaration révolutionnaire du Concile Vatican II, qui a répudié l’accusation de déicide contre les Juifs, réaffirmé les racines juives du christianisme et rejeté l’antisémitisme – nous prenons bonne note des nombreux changements positifs dans l’Église catholique en ce qui concerne ses relations avec le peuple juif. Ces quarante dernières années de notre dialogue fraternel contrastent nettement avec deux millénaires d’un « enseignement du mépris » et toutes ses douloureuses conséquences. Nous nous sentons encouragés par les fruits de nos efforts collectifs qui incluent la reconnaissance de la relation d’alliance unique et intacte entre Dieu et le peuple juif et le rejet total de l’antisémitisme sous toutes ses formes, y compris l’antisionisme comme manifestation plus récente de l’antisémitisme. »

Mais la forme de plus en plus violente que prend l’antisionisme, de nos jours, oblige à examiner de plus près sa nature. Dans un article peu connu mais très original, un universitaire israélien voit, dans les livres et les vidéos violemment antisémites très répandus dans le monde arabe, une réédition d’un antisémitis­me intellectuel qui remonte à l’Antiquité, mais dont la longévité semble sans limite. Selon ce spécialiste, cet antisémitisme a deux caractéristiques complémentaires [7] :

« d’une part, l’invention d’une histoi­re parallèle (ou contre-histoire) des Juifs et, d’autre part, la description des membres de ce peuple comme [des] êtres humains inférieurs, répugnants, porteurs de maladies et ennemis de l’humanité et des dieux. L’histoire parallèle affirme que les témoignages his­toriques du peuple-cible sont faux, et elle présente sa propre version comme la seule véridique. »

Il affirme encore :

« Depuis sa création par les antisémites d’Égypte, au IIIe siècle avant J.-C., cette pratique s’est poursuivie jusqu’à nos jours. Elle a connu plusieurs étapes importantes, comme les écrits de certains Pères de l’Eglise, les œuvres de plusieurs historiens et théologiens musul­mans du Moyen-Âge, l’article de Voltaire sur les Juifs dans Le Dictionnaire philosophique, « Le Pro­tocole des Sages de Sion », le Mein Kampf de Hitler. Aujourd’hui, l’histoire parallèle est largement répandue dans les manuels scolaires arabes, sur une foule de sites Internet et dans de nombreuses publi­cations niant la Shoah. »

Et il précise :

« L’histoire parallèle trouve son illustration la plus ré­cente et la plus arrogante dans la négation de la Shoah, l’apogée, en quelque sorte, de l’antisémitisme des temps modernes. Les négationnistes connaissent la vérité, car la Shoah est un des événements les plus documentés de l’histoire. Cela ne les empêche pas d’absoudre les nazis, d’accuser les victimes et de présenter l’extermi­nation des six millions de Juifs comme une conspira­tion juive. Parmi ces «historiens», on trouve l’actuel président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Ab­bas (connu sous le nom de guerre de Abou Mazen). En 1982, il a obtenu son doctorat en philosophie de l’uni­versité Lumumba de Moscou, pour sa thèse intitulée « Les relations secrètes entre les nazis et le sionisme », dans laquelle on retrouve toutes les composantes caractérisant le négationnisme… »

Confrontés à ces excès indiscutables, les relativistes de tout poil objectent qu’il s’agit de propos hyperboliques sans conséquence et que, de toutes façons, ils sont le fait exclusif du monde arabe et ne sont pas pris au sérieux par l’ensemble du monde occidental. Voire !

On constate, au contraire, que depuis plus d’une décennie, cette littérature vénéneuse, qui véhicule les calomnies antijuives les plus horribles, s’acclimate de plus en plus en Occident. Elle est surtout relayée par les journalistes qui couvrent les événements du Proche-Orient et le conflit israélo-palestinien. Ces gens, censés être des professionnels de l’information, relaient – sans critique et sans même prendre la peine de cacher leur parti pris anti-israélien systématique – les pires accusations, dès lors qu’elles sont formulées par ce qu’ils appellent des « témoins ». Il s’agit généralement de civils palestiniens qui décrivent les « massacres » israéliens auxquels ils prétendent avoir assisté. Ils en « témoignent » donc avec un accent de sincérité qui doit être irrésistible, car les journalistes les enregistrent consciencieusement – le plus souvent, sans délai et sans effectuer les vérifications et les recoupements indispensables à l’accréditation de leur bien-fondé. Tout cela enregistré et filmé donne des vidéos reportages-choc, dont l’effet émotionnel sur l’opinion publique est d’autant plus considérable, qu’en période de confrontations, ce type de propagande est presque permanent.

Parmi les nombreux mythes que l’étude postérieure des faits a démentis, je me limiterai ici à l’évocation de cinq épisodes de la guerre médiatique incessante que mènent les ennemis arabes d’Israël et leurs « compagnons de route » occidentaux, pour diaboliser l’État juif et son armée.

1) Le prétendu « massacre » de Jénine, en avril 2002 [8].

2) Le bombardement par Israël, durant la guerre du Liban, d’un immeuble de Kfar Cana, à partir duquel le Hezbollah tirait des missiles, sachant pertinemment qu’il était rempli de civils et que la réplique inévitable de Tsahal causerait un massacre, ce qui se produisit en effet [9].

3) La cassette vidéo, diffusée dès fin septembre 2000 par la chaîne de télévision nationale française, France 2, mettant en scène un mitraillage prétendument mortel d’un enfant palestinien du nom de Al-Dura [10].

4) Les innombrables condamnations de l’opération militaire israélienne, « Plomb durci », lancée contre Gaza (27 décembre 2008 – 18 janvier 2009) pour mettre fin à plusieurs années de tirs de missiles et d’obus de mortier du Hamas contre des localités israéliennes du Neguev [11].

5) L’horrible calomnie, propagée récemment par un journaliste du tabloïde suédois, Aftonbladet, accusant l’armée israélienne d’enlèvements et de meurtres d’enfants et de jeunes hommes palestiniens, dont les cadavres, prétend l’auteur de l’article, seraient ensuite vidés de leurs organes, avec la complicité de médecins israéliens. Fait aggravant : le gouvernement suédois refuse de condamner sans équivoque cette resucée odieuse des accusations médiévales de crimes rituels, au prétexte que ce serait attenter à la (sacro-sainte) liberté d’expression [12].

Faute de place pour illustrer ces cinq événements, je me limiterai à deux d’entre eux : le prétendu « massacre » de Jénine et l’article délirant paru dans le tabloïde suédois Aftonbladet.

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Pour le « massacre » de Jénine, je suis, ci-après, l’analyse, sérieuse et très documentée de Martin Sieff, de United Press International [13] :

« …la couverture médiatique [des événements] de Jénine, surtout dans les journaux d’Europe occidentale, s’est distinguée par son hystérie débridée et remarquablement uniforme. Un nombre accablant de reportages furent publiés ou diffusés dans des agences de presse, plus particulièrement de gauche, mais aussi de droite, donnant l’impression de documenter, de manière très détaillée, le massacre de centaines, ou peut-être de milliers de Palestiniens, par l’armée israélienne. Des porte-parole officiels de l’Autorité palestinienne soutenaient et confirmaient ces évaluations, et alimentaient ces rumeurs, mais les porte-parole palestiniens eux-mêmes révisèrent considérablement ces évaluations à la baisse, et reconnurent finalement qu’il n’y avait pas eu de massacre du tout. L’estimation finale faite par l’Autorité palestinienne, du nombre de Palestiniens morts dans la bataille de Jénine, a été de 66, Israël déclarant, pour sa part, que 23 de ses soldats avaient été tués. Après que l’armée israélienne ait attaqué la ville palestinienne de Jénine, située sur la Rive Occidentale du Jourdain, les médias d’Europe occidentale se sont entichés, de manière massive, du « Mythe d’un Massacre » à Jénine. En dépit du fait que l’Autorité palestinienne elle-même ait finalement revu à la baisse en reconnaissant qu’il n’y avait eu que 56 morts, la couverture médiatique des grandes nations d’Europe occidentale accorda foi aux déclarations antérieures faites par des officiels de l’AP, qui prétendaient que quelque 3 000 civils avaient été tués dans les combats. »

Et le journaliste de poursuivre :

« Ce qui est d’autant plus remarquable, dans ces reportages peu fiables et trompeurs, c’est que nombre des pires d’entre eux émanaient des organes médiatiques britanniques les plus respectés et les plus influents. La British Broadcasting Corporation et trois des quatre prétendus quotidiens de «qualité» — The Times, The Independent et The Guardian — se sont entichés du «Mythe du Massacre» sans hésitation. Même les plus circonspects et — comme cela a été démontré — les plus fiables, tel le Daily Telegraph, n’ont pas été davantage indemnes. »

Il donne quelques exemples éloquents :

– « Le 17 avril, le journal de gauche The Guardian, établit, dans un éditorial, une équivalence morale entre l’attaque israélienne contre Jénine — qui était déjà une riposte à une série de massacres-suicide à la bombe contre des civils israéliens — et les super-attentats terroristes du 11 septembre contre les États-Unis. L’opération de riposte israélienne était «tout aussi répugnante» que les attentats perpétrés par les avions détournés qui tuèrent près de 3000 Américains à New York, proclama The Guardian.

– Janine di Giovanni, correspondante à Jénine du journal londonien The Times, écrivit, le 16 avril :

En plus d’une décennie de couverture de guerre en Bosnie, Tchétchénie, Sierra Leone, Kosovo, j’ai rarement vu une destruction aussi délibérée, un tel mépris de la vie humaine. »»

Et Sieff de commenter :

« Au regard de ce qui s’est avéré avoir vraiment eu lieu, cette déclaration constituait une énorme désinformation, comparable à celle de Walter Duranty qui avait prétendu, dans le New York Times, qu’il n’y avait pas eu de famine en Ukraine, de 1929 à 1932. En fait, 10 millions de paysans ukrainiens moururent alors de faim. Sa (dés)information valut à Duranty le prix Pulitzer. La comparaison formulée par di Giovanni remettait aussi inévitablement en question ce qu’elle avait réellement vu en Tchétchénie, Bosnie et Sierra Leone, si elle pensait sérieusement que le taux de mortalité de Jénine était le pire de tous. On estime qu’au moins 100 000 personnes sont mortes dans les deux guerres russes de 1994-96 et de 1999 jusqu’à ce jour, qui visaient à écraser les séparatistes tchétchènes. Ce sont quelque 250 000 personnes qui furent tuées durant la guerre de Bosnie en 1991-95, et l’on a découvert et mis au jour de nombreuses fosses communes contenant les restes de populations massacrées de villes et de villages entiers. Des dizaines de milliers de gens moururent dans le chaos des guerres civiles de Sierra Leone. Pourtant, on établit rapidement que le nombre de morts recensés à Jénine était littéralement mille fois moindre qu’en Bosnie et Tchétchénie. »

Mais cette énumération, déjà abasourdissante, ne s’arrête pas là, Sieff poursuit, en effet :

« D’autres journaux britanniques se joignirent à l’hystérie. Dans le London Independent, Phil Reeves comparait Jénine aux tueries du Cambodge sous la domination de Pol Pot, où entre 1 et 3 millions de personnes furent massacrées, de 1975 à 1978. Des analystes remarquèrent plus tard que beaucoup de ces articles étaient ouvertement partiaux. Reeves ne citait ni ne mentionnait la moindre source israélienne dans son récit. D’autres assertions — telle celle selon laquelle des centaines de victimes palestiniennes auraient été enterrées par un bulldozer israélien dans une fosse commune — se sont révélées injustifiées et invérifiées. La BBC avala sans critique le Mythe du Massacre. BBC News titra un reportage du 18 avril : « Massacre à Jénine : les preuves s’accumulent », et un texte d’analyse à la une du Guardian, du 6 mai, portait le titre « Comment la bataille de Jénine est devenue un massacre ». Le reportage de la BBC affirmait qu’une enquête d’Amnesty International « venait juste de commencer, mais [que] les affirmations palestiniennes faisant état d’un massacre paraissaient de plus en plus fondées« . »

Plus grave encore :

« L’assertion selon laquelle Israël aurait perpétré des crimes de guerre s’est avérée populaire. L’article de Reeves dans The Independent, du 16 avril, titrait : « Parmi les ruines, d’horribles preuves d’un crime de guerre », et il écrivait : « Un monstrueux crime de guerre, qu’Israël tente de couvrir depuis quinze jours, a finalement été découvert ». The Guardian, du 17 avril, s’aligne sur Gerald Kaufman, parlementaire travailliste et responsable éminent de la communauté juive britannique, qui qualifie Ariel Sharon de « criminel de guerre » et accuse le Premier ministre israélien d’« ordonner à ses troupes d’utiliser des méthodes barbares contre les Palestiniens ». »

L’hystérie médiatique gagna l’Italie sans toutefois atteindre les sommets de la presse britannique :

« Il Manifesto, journal de gauche et ancien organe du Parti communiste italien, affirma, dans un dossier spécial de son numéro du 4 mai, consacré à Jénine, que les Nations-Unies « craignaient de prendre position à Jénine », et que les actions d’Israël à Jénine pouvaient être qualifiées de crimes de guerre. »

———————————

J’en viens maintenant à l’article, aussi scandaleux que délirant, paru le 17 août 2009 dans le journal suédois Aftonbladet. Morceaux choisis [14] :

« Les Palestiniens soupçonnent fortement Israël d’enlever de jeunes Palestiniens et de s’en servir comme d’une réserve d’organes pour le pays – une très grave accusation, qui soulève suffisamment d’interrogations pour motiver la Cour Internationale de Justice (ICJ) à ouvrir une enquête sur de possibles crimes de guerre. »

« Israël a été mis sur la sellette à plusieurs reprises pour la manière, contraire à l’éthique, dont il traite les organes et les transplantations. La France fait partie des pays qui ont cessé leur coopération avec Israël en matière d’organes dans les années quatre-vingt-dix. »

« Tandis que cette campagne [d’incitation de la population israélienne à s’engager à donner ses organes, post mortem] était en cours, des jeunes hommes palestiniens commencèrent à disparaître de villages situés en Cisjordanie, et de Gaza. Cinq jours plus tard, des soldats israéliens les ramenèrent morts, le corps portant les traces d’une incision recousue de l’abdomen au menton. »

 [Le journaliste suédois affirme aussi avoir] « rencontré des parents qui [lui] ont raconté qu’on avait prélevé les organes de leurs fils avant qu’ils soient tués. »

Malgré ses outrances et son invraisemblance, je transcris ici le récit de la mise à mort d’un jeune Palestinien, dont Boström affirme avoir été témoin, lors de la première Intifada, en 1992 :

 « Les soldats écrasèrent leur cigarette allumée, écartèrent leurs canettes de Coca-Cola et ajustèrent calmement leur arme dans l’embrasure de la fenêtre dont la vitre avait été brisée. Quand Bilal [la victime] fut suffisamment proche, ils n’eurent qu’à appuyer sur la gâchette. La première balle l’atteignit à la poitrine. Selon des villageois qui ont été témoins de l’incident, il reçut ensuite une balle dans chaque jambe. Deux soldats sortirent alors en courant de l’atelier de menuiserie et lui tirèrent une balle dans le ventre. Enfin, ils prirent Bilal par les pieds et le traînèrent sur les vingt marches de pierre de l’escalier de l’atelier de menuiserie. »

Toujours selon Boström, à l’horreur s’ajoute le cynisme des soldats :

« En même temps que le bruit aigu des pelles [lors de l’ensevelissement de la victime] nous pouvions entendre les rires des soldats qui, en attendant de rentrer chez eux, échangeaient quelques blagues [sic]. »

Enfin c’est l’estocade, la démonstration CQFD, dans le genre « si après ça vous n’avez pas compris c’est que vous jouez à l’idiot, ou… que vous l’êtes réellement » :

« Nous savons qu’Israël a un grand besoin d’organes, qu’il existe un important commerce illicite d’organes qui dure depuis des années, que les autorités en sont conscientes, et que les médecins qui occupent des postes de direction dans les grands hôpitaux, y participent, de même que des responsables civils à des échelons divers. Et nous savons que de jeunes hommes palestiniens ont disparu, qu’ils ont été ramenés, cinq jours plus tard, de nuit, en grand secret, et recousus après avoir été ouverts de l’abdomen jusqu’au menton. »

———————————

Je conclus ce long chapitre par l’extrait d’un billet d’humeur qui me paraît résumer excellemment ce que j’appelle « la preuve par l’outrance », en matière de mauvaise foi [15] :

« En soi, critiquer la politique israélienne n’est assurément condamnable ni juridiquement ni moralement. Ce qui pose question, c’est le traitement d’exception, la singularisation dont fait l’objet l’État juif. Car – bon sang ! – comment expliquer qu’une nation qui s’étend sur 0,0001 % des terres émergées du globe, dont le nombre d’habitants correspond au millième de la population mondiale, et que l’on retrouve, d’après le dernier rapport annuel de Freedom House, dans le haut du panier des États démocratiques, fasse l’objet d’une telle focalisation médiatique, tandis que le Darfour – mais on pourrait aussi parler du Tibet, de la Tchétchénie, de la Birmanie ou du sort des Kurdes de Syrie –, théâtre depuis 3 ans de 10 “Qana” quotidiens, brille par son absence cathodique ? À cela, plusieurs explications. La première : le militantisme. Une profusion de motifs idéologiques anime certains journalistes qui, sensibilisés, à juste titre, par les conditions misérables des populations du Proche-Orient, ont cru bon d’opter pour le camp des ennemis d’Israël, symbole à leurs yeux du néo-colonialisme et de l’impérialisme […] Pour ces professionnels de l’information, prendre part au combat justifie que l’on passe sous silence, ou que l’on travestisse un certain nombre de vérités dérangeantes. La mort de Mohammed Al-Dura en est un exemple ; les “fauxtographies” de Reuters et de l’Associated Press en sont les derniers avatars […] L’antisionisme est le cache-sexe inespéré d’un antisémitisme inavouable. À l’heure où cette forme de racisme est prohibée dans nos contrées, ceux-ci ont substitué l’État à l’individu. Bien entendu, ils démentiront avec force de telles allégations et, paradoxe ou alibi, il ne sera pas rare de les voir s’épancher, la larme à l’œil, sur le sort des victimes de la Shoah. Mais l’idée même de voir les enfants de ceux qui en ont réchappé se défendre, les armes à la main, contre ce même projet génocidaire leur est insupportable… »


  1. Dont Pierre-André Taguieff, auteur de La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial. (Odile Jacob, 2008, 683 pages).
  2.  Compte rendu de C. Bergeron.
  3. Articles « Antisionisme » et « Sionisme ». On retiendra qu’il s’agit de définitions sommaires et qu’il convient de lire au moins l’intégralité des articles concernés, et les documents auxquels ils réfèrent.
  4. La cacophonie résultant de l’utilisation indiscriminée d’une fausse lettre de M. Luther King, dénoncée il y a plusieurs années par un site américain non suspect d’antisionisme, m’a obligé à traduire et mettre en ligne une mise au point salutaire, car on ne bâtit rien de sérieux ni de crédible sur un document douteux et encore moins sur une légende, si séduisante soit-elle ; voir: Lee Green, « Avertissement de CAMERA : La lettre attribuée à Martin Luther King est un faux ».
  5. Extrait d’un article intitulé "Antisémitisme, antisionisme, anti-israélisme".
  6.  "Répudiation chrétienne de l'antisionisme (18e rencontre Comité International Liaison Catholiques-Juifs 1984).
  7. Moshe Sharon, "Histoire parallèle et antisémitisme".
  8. On peut lire, en ligne, une analyse factuelle de cette action militaire dans l’article de Wikipedia, intitulé « Opération Rempart », ainsi qu’une mienne critique intitulée "Jénine : Combien y a-t-il de charognards de la presse sur 100 m par 100 m ?".
  9. Lire, en ligne : "Bombardement de Cana de 2006" (Wikipédia); "Raid israélien sur Cana au Liban (2006)" ; "Les manipulations photographiques de la propagande hezbollienne" ; Richard Landes, "«Le Monde» s’intéresse enfin à la fauxtographie : faut-il s’étonner du résultat ?".
  10. Lire, en ligne : "P.A. Taguieff, Al-Dura : stéréotypes antijuifs, défaillance journalistique, imposture médiatique", et voir, sur le site http://www.debriefing.org, la rubrique A-Dura / France-2 (développements récents)". J’attire également l’attention sur l’excellente analyse de Caroline Glick, "[Al-Dura, Jénine, Kfar Kana] : Le 'narratif' de la presse perdure".
  11. Lire, en ligne, Manfred Gerstenfeld et Tamas Berzi, "La guerre de Gaza et la nouvelle flambée d’antisémitisme".
  12. Lire, en ligne, Donald Boström, "On vole nos fils pour prendre leurs organes".
  13. Lire en ligne "Le Mythe du massacre de Jénine, analyse de Martin Sieff". 
  14. M. Macina, "L’ «aftonbladette» comme Boström, recette pour criminaliser, à l’ancienne, les Israéliens".
  15. Joël Rubinfeld, "Le Conformiste, le Militant et l'Antisémite". 

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