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VIII.7. Pour un philosionisme chrétien exempt de dérives sectaires : éléments de discernement

Pendant du terme « philopalestinisme », traité précédemment, le néologisme « philosionisme » nécessite, lui aussi, un discernement. D’entrée de jeu, une précision : quand je parle de chrétiens ayant un préjugé favorable, voire une profonde estime pour les juifs qui ont fait souche sur une partie de leur ancienne patrie, en Israël, je préfère les appeler « philosionistes » que « pro-sionistes ». En effet, contrairement au second vocable, le premier n’a pas – du moins dans mon esprit – la connotation politique qu’y voient ses détracteurs, mais celle d’une inclination du cœur, comme l’indique le composant grec philo-, qui signifie aimer. De fait, les chrétiens philosionistes aiment Israël, même si ce sentiment s’accompagne souvent, au grand dam des juifs, de l’espoir qu’ils viendront à la foi au Christ, dès à présent, ou aux temps eschatologiques. Et si l’on objecte que les articles, auxquels les notes ci-après réfèrent, sont davantage des textes de combat que des réflexions et analyses religieuses et spirituelles de ce phénomène, c’est qu’Israël est dans le feu et que trop de chrétiens ont rejoint la meute des ennemis d’Israël, certains allant jusqu’à appeler au boycott économique, stratégique et même académique de ce pays, qui lutte pour sa survie [1].

Longtemps considéré comme marginal et même traité avec mépris, tant par les Églises instituées que par les théologiens, l’engouement persistant d’un nombre non négligeable de chrétiens pour Israël fait dorénavant l’objet de bon nombre d’analyses – pas toujours très sereines. Ci-après, une présentation des positions en présence, qui s’efforce d’être objective, sans parvenir à cacher sa réprobation du philosionisme chrétien [2].

Les Sionistes chrétiens conservateurs

« L’interprétation littérale des textes bibliques, que font des Sionistes chrétiens conservateurs, ainsi que la théologie qui en résulte, les amènent à soutenir fortement les éléments les plus conservateurs de la politique israélienne, ainsi que l’idée d’un Grand Israël. Une bonne part de leur théologie s’enracine dans un passage du Nouveau Testament, Luc 21, 24 ss., où Jésus émet des prédictions apocalyptiques concernant les temps à venir, qui semblent impliquer une restauration d’Israël, à l’époque qui précédera la fin du monde. Pour ces groupes, donc, soutenir l’actuel État d’Israël est crucial pour sa survie et finalement, pour hâter l’avènement de Jésus comme Messie qui sera reconnu par le monde entier. Leur intérêt n’est donc pas tellement une marque de soutien de l’entreprise sioniste en tant que telle, surtout dans ses dimensions séculières, mais plutôt l’expression du désir d’accélérer la venue finale de Jésus, de toutes les manières possibles. D’où cette remarque d’un commentateur : « Que pour la première fois, depuis plus de 2.000 ans, Jérusalem soit maintenant entièrement aux mains des juifs donne à celui qui étudie la Bible un frisson et une foi renouvelée en l’exactitude et la validité de la Bible. »

Chrétiens conservateurs antisionistes

« Il existe un groupe, plus modeste mais assez en vue, composé de Chrétiens évangéliques qui, se fondant sur leurs interprétations bibliques particulières, ne soutiennent pas les activités de l’État moderne d’Israël et y sont même fréquemment hostiles. L’un de ses plus importants dirigeants, Gary Burge, utilise régulièrement Lévitique 25, 23 pour souligner le fait que la terre n’appartient qu’à Dieu, et qu’Israël n’en est que l’un des locataires. Il interprète de la même manière Hébreux 3-5, et ses nombreuses références à la terre, comme ayant une signification métaphorique plutôt que littérale. C’est ainsi que, de son point de vue, la « terre » est une simple métaphore de la condition de disciple, et il en conclut que les revendications actuelles les mieux fondées la concernant sont celles des Chrétiens, et non celles des Juifs. De même, Don Wagner, un universitaire religieux américain, insiste sur le fait que le terme « peuple » doit, lui aussi, être interprété. Puisque Jésus ne promet jamais la restauration d’un État juif, les chrétiens doivent considérer l’actuel État d’Israël comme une entité purement séculière n’ayant aucune justification biblique. La position prise par ces Chrétiens conservateurs ressemble davantage à celle des Protestants de la tendance libérale majoritaire. Bien qu’incapables de souscrire à la méthode de critique textuelle d’interprétation de la Bible, ils n’en arguent pas moins que les textes tirés des « anthologies de preuves » [par l’Écriture], et utilisés par les Chrétiens sionistes, doivent être interprétés de manière métaphorique et non littérale. Quoique leurs théologies soient généralement plus conformes à celles de leurs collègues conservateurs, leur utilisation des sources scripturaires est méthodologiquement différente et les conduit à des interprétations différentes des textes bibliques. »

Les Protestants libéraux

« Les Confessions protestantes libérales, ou appartenant à « la ligne majoritaire » regardent la Bible sous l’angle de la critique textuelle historique. En conséquence, les « anthologies de preuves » [par l’Écriture] ne sont pas utilisées pour servir de base à des positions théologiques et politiques. Même un rapide examen des déclarations annuelles de ces Confessions révèle, au mieux, une neutralité par rapport à la question du droit d’Israël à la terre et, au pire, le soutien des revendications palestiniennes concurrentes. La déclaration de la United Church of Christ [Église Unie du Christ], en 1990, est représentative à cet égard : « Nous ne voyons pas de consensus dans l’Église Unie du Christ, ni au sein de notre panel, concernant la signification de l’État d’Israël au regard de l’Alliance. Nous évaluons l’argument moral contraignant pour la création de l’Israël moderne comme un vecteur pour l’autodétermination et comme un asile pour un peuple-victime ; mais nous reconnaissons également que cet événement a entraîné l’expropriation des Palestiniens de leurs maisons et la négation des droits de l’homme. » Les Luthériens américains affirment, de la même manière : « Il semble qu’il n’y ait aucun consensus parmi les Luthériens en ce qui concerne la relation entre ‘le peuple élu’ et le territoire où se trouve l’actuel État d’Israël. »

Quant aux Presbytériens, ils prennent une option pro-palestinienne et se distancient des Sionistes chrétiens […] une autre organisation ecclésiale, Episcopal (American) Fellowship of Reconciliation, a publié, en février 2003, une déclaration invitant l’État d’Israël à mettre fin à ses tentatives de construire et de développer les colonies, ce qui constitue un clair rejet de la notion biblique d’un Grand Israël.

Dans tous ces cas de figure, les positions de théologie politique sont le résultat d’une approche de critique textuelle des textes bibliques, considérée comme neutre, ou comme ne soutenant pas une revendication juive de la terre sur base scripturaire. Il est également intéressant de noter qu’au moins deux de ces Églises, les Luthériens et les Anglicans, ont des assemblées religieuses autochtones en Israël/Palestine. Or, toutes deux ont produit des théologiens chrétiens arabes, dont les travaux sont largement connus en Europe et aux États-Unis, et qui seront traités de manière assez détaillée plus avant dans cet essai. L’expérience immédiate des assemblées religieuses palestiniennes de ces Confessions, couplée à l’absence d’une théologie biblique qui soutiendrait sans ambiguïté les revendications juives concernant la terre, a produit des politiques de neutralité ou d’opposition envers l’actuel État israélien. »

Les Catholiques romains

« L’histoire des relations de l’Église catholique avec le mouvement sioniste et, par la suite, avec l’État d’Israël, se caractérise par un changement de politique ainsi que par les préoccupations diplomatiques plus larges du Saint-Siège (par exemple, la situation des minorités catholiques dans les sociétés moyen-orientales). Le document Nostra Aetate, du Concile Vatican II, promulgué en 1965, a représenté un changement important dans l’attitude de Rome envers le Judaïsme comme religion. Cependant, les documents subséquents, qui traitaient avec sympathie des Juifs, du Judaïsme, et de la Shoah, ainsi que la reconnaissance formelle de l’État d’Israël, en 1993, ne se sont pas traduits par une politique défendant l’existence d’Israël sur base des textes bibliques. En fait, le Vatican a pris grand soin d’insister sur le fait que sa politique diplomatique est enracinée dans la realpolitik plutôt que dans le transcendant. Le fait qu’en 2000, le Saint-Siège ait signé avec l’Autorité Palestinienne un accord qui est, en fait, un clone de celui qui a été conclu avec Israël, est une manifestation évidente de cet état de choses […] »

Deux déclarations catholiques officielles exposent de manière claire et directe l’attitude de l’église envers l’Israël d’aujourd’hui en tant qu’entité religieuse. Le premier est la « Déclaration sur les relations entre Catholiques et Juifs », de la Conférence nationale des évêques catholiques (des États-Unis), en 1975, qui affirme ce qui suit :

« Dans le dialogue avec les Chrétiens, les Juifs ont expliqué qu’ils ne se considèrent pas comme une Église, ni comme une faction religieuse, ou une entité confessionnelle, comme c’est le cas des communautés chrétiennes, mais plutôt comme des gens ayant le sentiment de constituer un peuple… qui n’est pas seulement une race, une ethnie, ni une entité religieuse, mais un composé de tout cela, en quelque sorte. C’est pour ces raisons qu’une majorité écrasante de Juifs se sentent liés, d’une manière ou d’une autre, à la terre d’Israël. La plupart des Juifs considèrent ce lien à la terre comme fondamental pour leur judéïté. Quelles que soient les difficultés que les Chrétiens peuvent avoir à partager ce point de vue, ils doivent s’efforcer de comprendre ce lien entre la terre et le peuple, que les Juifs ont exprimé dans leurs écrits et leur culte, tout au long de deux millénaires, et qui traduit un désir ardent pour leur patrie, la sainte Sion. Reconnaître n’est pas donner son assentiment à une interprétation religieuse spécifique de ce lien. Pas plus que cette affirmation ne signifie la négation des droits légitimes d’autres entités dans la région, ni l’adoption d’une position politique dans les controverses à propos du Moyen-Orient. »

Le Vatican reprend les thèmes des évêques américains dans ses « Notes sur la Manière Correcte de présenter les Juifs et le Judaïsme dans la Prédication et la Catéchèse de l’Église Catholique » (1985). Citant le document américain, il déclare :

« … l’existence de l’État d’Israël et ses options politiques doivent être envisagées dans une optique qui n’est pas en elle-même religieuse, mais se réfère aux principes communs du droit international ».

Il faut noter ici l’addition de la notion de l’autorité prépondérante du droit international, position diplomatique essentiellement séculière.

Ainsi, la plus grande Confession chrétienne du monde résiste aux interprétations bibliques qui considèrent que la terre appartient à quiconque plutôt qu’à Dieu. Elle le fait pour plusieurs raisons. Bien que sa théologie soit devenue plus irénique envers le Judaïsme, elle n’est pas allée jusqu’à la traduire en un soutien de l’État israélien séculier. L’interprétation biblique catholique, comme celle du courant majoritaire protestant, est fondée sur la méthode de la critique textuelle. En conséquence, l’Écriture n’est pas considérée comme ayant une autorité prépondérante en ce qui concerne les droits juifs ou arabes sur la terre. En outre, les préoccupations de la politique traditionnelle du Saint-Siège à propos de la situation des catholiques autochtones dans les pays arabes, ainsi qu’en matière de libre accès aux lieux saints chrétiens en Israël proprement dit, encouragent l’Église à rester neutre vis-à-vis d’Israël sous l’angle religieux, ou à pencher quelque peu en direction des Palestiniens. En tout état de cause, dans ses déclarations officielles, l’Église catholique a évité de prendre une position quelconque à propos de la signification religieuse de l’État moderne d’Israël, alors qu’elle demeure critique à l’égard de l’occupation de la Rive Occidentale et de Gaza. »


Critiques ecclésiales du philosionisme

Dans une déclaration conjointe du Patriarche et de dignitaires des Églises locales de Jérusalem (août 2006), on peut lire ces propos qui reflètent davantagel’aversion viscérale de ces Pasteurs pour le sionisme, qu’une sincère inquiétude pour l’orthodoxie doctrinale de leurs fidèles. Extraits [3] :

« Le Sionisme chrétien est un mouvement théologique et politique qui fait siennes les positions idéologiques les plus extrêmes du sionisme, au point de nuire à une paix juste en Palestine et en Israël. Le programme sioniste chrétien propose une conception du monde dans laquelle l’Évangile s’identifie avec l’idéologie impérialiste, colonialiste et militariste. Dans sa forme la plus extrême, il met l’accent sur des événements eschatologiques qui mènent à la fin de l’histoire plutôt qu’à l’amour et à la justice vivante du Christ. Nous rejetons catégoriquement les doctrines du sionisme chrétien comme constituant un enseignement erroné qui pervertit le message biblique d’amour, de justice et de réconciliation […] Nous rejetons les enseignements du sionisme chrétien qui [fait] progresser l’exclusivisme racial et la guerre perpétuelle plutôt que l’évangile de l’amour, de la rédemption et de la réconciliation universels, enseigné par Jésus-Christ. Plutôt que de condamner le monde funeste d’Armageddon, nous appelons chacun à se libérer des idéologies du militarisme et de l’occupation. Qu’ils aspirent plutôt à la guérison des nations ! […] Nous appelons tous les gens à rejeter le point de vue étroit du sionisme chrétien et d’autres idéologies qui privilégient un peuple aux dépens des autres. Nous nous engageons dans une résistance non violente comme étant le moyen le plus efficace de mettre fin à une occupation illégale, afin de parvenir à une paix juste et durable. Nous avertissons, de toute urgence, que le sionisme chrétien et ses alliances justifient la colonisation, l’apartheid et l’édification d’un empire… »

Trois responsables d’organisations chrétiennes philosionistes ont réagi à cette charge par la profession de foi suivante (extraits) [4] :

« Le sionisme chrétien est une position théologique qui prévoit pour Israël un avenir sur la terre de ses ancêtres. Un chrétien sioniste croit en une interprétation littérale de la Bible et rejette la théologie de la substitution qui a nettement joué un rôle déterminant dans la persécution des Juifs au long des siècles, et a servi de socle à l’Holocauste. Le sionisme chrétien n’est pas hérétique. En fait, des chrétiens de toutes origines traditionnelles ont professé de telles vues durant deux mille ans. Tout simplement, un sioniste chrétien est quelqu’un qui croit que Dieu, par choix souverain, a donné la terre de Canaan au peuple juif en possession éternelle, pour les desseins de Son royaume (Genèse 17, 7-8).
Les sionistes chrétiens croient que, bien qu’il aime tous les peuples de manière égale, Dieu a choisi le peuple juif pour apporter la rédemption à l’humanité. Notre Messie et Roi, Jésus-Christ, est né de parents juifs, dans une société juive, faisant du peuple juif notre ‘famille royale’, qu’il faut honorer parce que le Roi leur est né.
Les sionistes chrétiens ne fondent pas leur position théologique sur les prophéties de fin des temps, mais sur les promesses de l’alliance infrangible de Dieu, faites à Abraham il y a quelque quatre mille ans. Ils n’ont pas un « désir ardent pour Armageddon », et ne prétendent pas connaître le déroulement des événements qui y conduiront.
Les sionistes chrétiens reconnaissent qu’Israël a le droit d’exister en paix et en sécurité. D’ailleurs, il y a des passages bibliques qui règlent l’existence nationale d’Israël et ont trait aux questions de justice et de droiture, et à son traitement de l’étranger qui vit chez lui. Les sionistes chrétiens les reconnaissent entièrement et y adhèrent.
Le sionisme chrétien n’est une menace pour personne, mais s’efforce, au contraire, d’être une bénédiction. Les organisations sionistes chrétiennes en Israël ont donné des millions de dollars d’aide et d’assistance à tous les groupes de population du pays, dont les Israéliens et les Arabes palestiniens, les Druzes et d’autres.
Nous prions pour la paix. Mais nous remarquons, avec tristesse, que le gouvernement palestinien actuel est totalement orienté vers la destruction d’Israël et que sa charte la proclame. C’est pourquoi le problème de la région n’est pas aussi simple que l’exprime la Déclaration de Jérusalem.
[…] Nous trouvons ce texte déséquilibré et très partisan. Il ignore totalement les objectifs djihadistes du gouvernement du Hamas et ferme les yeux sur les actes de terrorisme perpétrés par ce régime. Tout est mis sur le compte de « l’occupation et du militarisme », ce qui signifie qu’Israël est le seul problème. Nous ne le pensons pas ! Ce point de vue unilatéral et inéquitable du conflit n’est, en fait, d’aucun secours pour le processus de paix et contribue à son échec… »

Comme on peut le constater, l’antagonisme est radical et sans compromis entre les deux « camps ». D’un côté, des chrétiens qui pratiquent une lecture littéraliste des Écritures[5], en général, et des prophéties annonçant le rétablissement du peuple juif sur sa terre, en particulier, et sont persuadés que l’histoire touche à sa fin et que le Royaume de Dieu va faire irruption ici-bas. De l’autre, des chrétiens allergiques à une telle lecture des Écritures, considérée par eux comme fondamentaliste * et totalement déconnectée de la réalité historique, et qui, scandalisés par le parti pris pro-israélien des philosionistes, et soucieux d’une justice sociale et politique qu’ils jugent bafouée par l’État juif aux dépens des Palestiniens, vont jusqu’à faire cause commune avec les pires ennemis d’Israël.

Quiconque m’aura lu jusqu’ici aura compris que je partage, avec des nuances, la vision, dite littéraliste et fondamentaliste, des premiers et ne puis me solidariser avec le militantisme anti-israélien des seconds. Toutefois, sans pouvoir entrer dans les détails, et si grande que soit l’affection que je porte aux chrétiens philosionistes, je dois prendre mes distances avec deux courants majeurs de l’interprétation – qui se veut « prophétique » – des événements actuels et futurs, telle qu’elle s’exprime dans de nombreux écrits de ces chrétiens philosionistes. Pour la commodité, je nomme le premier « apocalyptique » *, et le second, « actualisant ».

Le courant apocalyptique – Armaggedon

Bien qu’il soit massivement présent dans les écrits et les discours philosionistes, je n’en traiterai pas ici, car il me faudrait y consacrer un très long excursus, qui n’entre pas dans la perspective de mon ouvrage. Je dirai seulement – brièvement et conscient du caractère sommaire de ce que j’énonce – que je l’estime démesuré et par trop spéculatif, eu égard au caractère mystérieux, et à mon avis caché à la compréhension humaine de ces événements. Je fonde mon attitude réservée sur ce passage du Livre de Daniel (Dn 12, 9) :

« …ces paroles sont closes et scellées jusqu’au temps de la Fin ».

Le courant actualisant – Jérusalem et la fin du temps des nations

Parmi les diverses expressions de la Fin, déjà examinées, il en est une qui ne laisse pas d’intriguer : la « fin des temps des nations ». Son élucidation apparaît comme d’autant plus urgente, que, depuis quelques décennies des voix s’élèvent, de plus en plus fréquemment, pour affirmer – avec la plus grande bonne foi, semble-t-il – que la « Fin du temps des nations » est arrivée. Ils se basent généralement sur le seul texte néo-testamentaire où ils croient lire cette expression (Lc 21, 24), alors que le texte parle de « l’accomplissement des temps des nations ». A titre indicatif, voici un échantillon très représentatif de ce genre d’interprétation actualisante. A notre connaissance, cette doctrine a été diffusée, dans les années 60, par un prêtre canadien, au demeurant fort respectable, fervent, et très apprécié des milieux du Renouveau charismatique, le Révérend Père Jean-Paul Régimbal, de l’ordre des Trinitaires. Au terme d’une conférence intitulée « La Fin des temps – La Fin du Monde » [6], il déclarait :

« Mais Jésus avait aussi annoncé que la ville de Jérusalem serait détruite et que, du Temple, il ne resterait plus pierre sur pierre. Et c’est dans ce contexte que Jésus annonce un fait qui a longtemps échappé à la pensée de l’homme, jusqu’à ce que les faits historiques le vérifient. Allons voir, dans St. Luc, ch. 21, à partir du v. 23 : « Il y aura, en effet, grande détresse dans le pays et colère contre ce peuple (il s’agit du peuple d’Israël). Ils seront passés au fil de l’épée, emmenés captifs dans toutes les nations et Jérusalem demeurera foulée aux pieds par les Païens, jusqu’à ce que soient révolus les temps des Païens ». Ce texte était incompréhensible, en fait, tant que les événements de juin 1967 ne viennent les remettre à nos yeux. Nous n’avions pas compris, parce que les événements ne s’étaient pas encore déroulés. Mais, à la lumière de la Guerre des Six Jours, nous voyons clairement que la Terre Sainte, et notamment Jérusalem, ont toujours été foulées aux pieds par les Païens. Depuis Sennacherib, en 701 avant J.C., jusqu’au 6 juin 1967, jamais les Juifs n’avaient été rois et maîtres dans leur pays d’Israël et jamais Jérusalem n’avait été complètement sous la domination des autorités Israélites. C’est pourquoi, ce temps des Nations est une époque, une étape, extrêmement importante dans l’histoire de la Parousie, parce qu’elle ouvre immédiatement ce que la Sainte Écriture appelle les temps qui sont les derniers… De Jésus au temps des Nations, c’est la cinquième phase et, du temps des Nations jusqu’à la Parousie, la sixième et dernière phase de miséricorde. Cependant, après le retour de Jésus sur la terre des hommes, il régnera à Jérusalem et cette phase se terminera, à la fin du septième jour, la fin de la septième période, par l’eschatologie : la destruction finale. »

L’exégèse du R.P. Régimbal est à peu près la suivante : Jérusalem a été détruite en 70 par Titus, et les juifs ont été emmenés en captivité dans toutes les nations. Cette captivité, ou dispersion, durait encore jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, mais a commencé de prendre fin, lors de la création de l’État d’Israël, en 1947. En 1967, a eu lieu l’événement capital et ‘prophétique’ : les Israéliens ont repris la ville et l’ont « réunifiée ». Un mystère vient de s’accomplir, sous nos yeux, et nous ne l’avons pas compris : les « temps des nations » sont terminés, celui du Royaume messianique et de la Parousie est imminent. Donc, les juifs vont bientôt se convertir, puisque la fin ne peut avoir lieu sans cette heureuse étape !…

On dira peut-être que, cette conclusion, le Père Régimbal ne l’a pas énoncée dans le passage cité. Mais, dans d’autres écrits, dans d’autres cénacles, cela s’écrit, cela se dit, de nos jours, comme si cette doctrine faisait partie du patrimoine prophétique des Écritures et de la Tradition de l’Église, et avec d’autant plus de conviction et d’assurance que les Pasteurs et docteurs de cette Église se taisent et n’éclairent pas leurs fidèles pour leur éviter d’être « ballottés et emportés à tout vent de la doctrine » (Ep 4, 14).

Tout cela procède d’une ignorance des Écritures (cf. Mt 22, 29), d’une grande naïveté historique, et d’une certaine présomption de connaître, à l’avance, le dessein de Dieu.

En effet, si le Temple a bien été détruit en 70, la ville de Jérusalem et l’ensemble de la terre d’Israël ont continué d’être habités ensuite, durant plus de soixante années. C’est une grossière erreur historique que de croire que tous les juifs ont été déportés en 70. La Terre d’Israël a continué à être peuplée jusqu’en 135. Les juifs en étaient si peu « absents », qu’ils ont fomenté une immense révolte, dont le faux Messie Bar Kochba prit la tête, et qui se termina, en 135, par la ruine totale de Jérusalem et un dépeuplement juif considérable.

On dira que Jésus a tout simplement « télescopé » les deux événements successifs, dans une même perspective. Admettons. Que fera-t-on alors des « signes dans le soleil, la lune et les étoiles », des « puissances des cieux ébranlées » et de la « venue du Fils de l’Homme dans une nuée » (Lc 21,25-27), tous événements concomitants, ou, à tout le moins, consécutifs de la prise de Jérusalem, si l’on en croit le passage-clé annonçant cette « fin des temps des nations », qu’on fera bien de relire in extenso [7].

La réponse des exégètes à la difficulté évoquée plus haut est la suivante : dans la ruine, qu’il sait prochaine, de Jérusalem (40 ans environ après sa mort), Jésus entrevoit la fin du monde [8]. Si c’est bien le cas, il faut être rigoureux dans la typologie : c’est donc qu’une troisième ruine de Jérusalem est à venir, comme l’indiquent clairement, d’ailleurs, Za 14 et Ap 11. D’ailleurs, un passage du Livre de Tobie (14, 4-5), si on l’examine attentivement, fait voir clairement qu’il y aura une troisième reconstruction de Jérusalem.

Mais l’erreur la plus manifeste concerne l’expression-clé : « temps des nations », en hébreu : ‘et goyim. Cette expression ne figure qu’une seule fois, dans l’Ancien Testament, en Ez 30, 3, où elle connote le jour du Seigneur :

« Ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Poussez des cris : Ah! Quel jour! Car le jour est proche, il est proche le jour de L’Éternel ; ce sera un jour chargé de nuages, ce sera le temps des nations« .

Le terme hébreu ‘et signifie à la fois, temps, période, heure. Il faut donc rattacher ce « temps des nations » à la parole de Jésus, lors de son arrestation, au Jardin de Gethsémani : « Mais c’est votre heure et la puissance des ténèbres. » (Lc 22, 53).

Ainsi compris, le « temps des nations » n’est pas celui de l’occupation de la Ville Sainte par les nations, depuis la chute de Jérusalem, jusqu’à sa « réunification » par l’armée israélienne, en 1967, mais l’assaut final des nations coalisées, à la fin des temps, « contre L’Éternel et contre son Oint » (cf. Ps 2). L’Oint sera alors le Peuple de Dieu purifié, c’est-à-dire le Reste d’Israël, qui inclut les purifiés d’Israël, comme prémices, et ceux qui se rallieront à lui, dans l’adoration du même Dieu et la soumission au même Seigneur, Jésus, le Christ, ce qui implique évidemment le Reste des Chrétiens, mais aussi les hommes et les femmes de toutes les nations – sans distinction de foi ou d’incroyance – qui n’auront pas marché contre le Peuple de Dieu, mais auront pris parti pour le droit et la justice et pour ce peuple innocent, recevant ainsi, avec ce dernier, le baptême du sang qu’est le martyre.

Chez Ézéchiel, déjà cité, l’expression « temps des nations » désigne la brève période eschatologique durant laquelle les impies écraseront, une dernière fois, la force du peuple Saint (cf. Dn 12, 7), avant d’être vaincus par l’Agneau (cf. Ap 17, 14), comme il est écrit :

Ez 30, 2-3 : Fils d’homme, prophétise et dis : Ainsi parle L’Éternel Dieu. Poussez des cris : Ah! Quel jour ! Car le jour est proche, il est proche le Jour de L’Éternel. Ce sera un jour chargé de nuages, ce sera le temps des nations (‘et goyim).

Alors, le peuple juif fidèle à son Dieu et les non-juifs qui auront lié leur destin au sien auront le sort de Jésus, lorsqu’il dit à ceux qui l’arrêtaient comme s’il était un brigand :

Lc 22, 53 : […] c’est votre heure et la puissance des ténèbres.

Les « temps des nations » sont donc la période où Dieu livre son peuple à leur puissance déchaînée. Que des chrétiens puissent se liguer avec les impies qui monteront contre Jérusalem, à la fin des temps, c’est préfiguré dans les Écritures. Judas était bien l’un des Douze choisis par Jésus, pourtant, aux dires du Seigneur lui-même, il est devenu un démon et a livré son Maître par un baiser (cf. Lc 22, 48 ; Jn 6, 70). Le Livre des Proverbes annonce mystérieusement une telle complicité criminelle :

Pr 1, 10-18 : Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n’y va pas ! S’ils disent : “Viens avec nous, embusquons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l’affût contre l’innocent” […] Mon fils, ne les suis pas dans leur voie, éloigne tes pas de leur sentier, car leurs pieds courent au mal ils ont hâte de répandre le sang […] C’est pour répandre leur propre sang qu’ils s’embusquent, contre eux-mêmes, ils sont à l’affût !

Quant au Livre des Actes (Ac 4, 25-26), évoquant le Psaume 2, il met les « peuples d’Israël » au nombre des coalisés contre le Messie (cf. Ac 4, 27). Peut-être est-ce là « l’apostasie », dont Paul prophétise qu’elle doit se produire avant la manifestation de l’Antichrist (cf. 2 Th 2, 3).

Ce sont là des perspectives redoutables, et quiconque en traite a besoin de l’assistance de l’Esprit Saint pour ne pas tomber sous le coup de la critique adressée à la croyance évoquée plus haut, en confondant le résultat de ses propres spéculations avec l’obscure réalité de la dispensation du mystère (cf. Ep 3, 9).

Tel devrait être, selon moi, le philosionisme selon le cœur de Dieu[9]: moins enclin à décoder le sens géopolitique des événements douloureux et obscurs de l’époque actuelle, qu’à percevoir la main tutélaire de Dieu dans le reverdissement de l’antique figuier juif[10], qui s’accomplit au travers de l’épaisseur triviale et souvent scandaleuse de l’incarnation du vaste dessein divin de Salut de l’humanité, et de son accouchement douloureux dans l’histoire des hommes[11].


  1. Articles en ligne : E. Greenberg, "Une Église protestante : cessons d'investir en Israël" ; Dexter Van Zile, "Un prêtre anglican déshonore le christianisme authentique" ; D. Pragger, "L'église Presbytérienne déshonore le christianisme" ; George Conger, "Le Conseil Mondial des Églises critique sévèrement Israël" ; voir aussi: Quand des Presbytériens portent un faux témoignage, Diana Appelbaum ; Plaider la cause d’Israël, oui, mais avec un dossier solide ; Justice ou partialité? Lectures chrétiennes du conflit palestino-israélien (I) ; Justice ou partialité? Lectures chrétiennes du conflit palestino-israélien (II) ; Justice ou partialité? Lectures chrétiennes du conflit palestino-israélien (III), etc..
  2.  Ce qui suit reprend l’essentiel d’un exposé de Michaël Perko, "Chrétiens, Bible, et époque actuelle, la politique israélo-palestinienne".
  3. Cf. "Déclaration de Jérusalem sur le Sionisme chrétien" ; texte en ligne (www.apocatastase.com, "sionisme Jérusalem").
  4. "Trois organisations chrétiennes réagissent à la « Déclaration sur le sionisme chrétien »".
  5. De nombreux livres et articles, scientifiques et de vulgarisation, traitent de ce problème difficile; je me limite ici à « La lecture fondamentaliste de l'Écriture dans le christianisme ».
  6. Cassette Siloe 622. J'ai traité des vues du P. Régimbal dans un article plus général: "Le Phénomène charismatique. Plaidoyer pour un éclaircissement". Preuve de l’empreinte profonde qu’a laissée l’enseignement de ce religieux, il existe, au Québec, un lieu de ressourcement spirituel intitulé "Centre Jean-Paul Régimbal".
  7. Il s’agit de Lc 21, 5-36, cité dans mon excursus intitulé "Fin des temps et fin du temps des nations", voir aussi : "La fin du temps des nations a-t-elle eu lieu en juin 1967 ?", "Fin des temps et fin du temps des nations", Accomplissement du temps des nations", "Temps des nations : fruit de la conversion ou d'une initiative divine ?", etc. 
  8. Voir note de la Bible de Jérusalem (nouvelle édition 1981), sous Mt 24, 1ss, note f.
  9. Cf. 1 S 2, 35 ; 1 S 13, 14 ; Jr 3, 15; Ac 13, 22, etc.
  10. J’ai traité en détail, plus haut (VII.4.2. Royaume ôté aux Juifs, selon l’Évangile : une sanction définitive ?), du symbolisme, aussi mystérieux que prophétique, de la geste du dessèchement du figuier par Jésus.
  11. Les Sages du Talmud ont forgé l’expression hevlei hammashiah, douleurs de l’enfantement du Messie, métaphore bien connue du Nouveau Testament, voir, entre autres, Mt 24, 8 ; Mc 13, 8 ; Rm 8, 22 ; Ap 12, 2.

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VIII.7. Pour un philosionisme chrétien exempt de dérives sectaires : éléments de discernement Copyright © 2009 by Docteur angélique. All Rights Reserved.

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